Publié le 22 octobre 2024 à 14h32. Les mémoires de Jens Stoltenberg, ancien secrétaire général de l’OTAN, révèlent les coulisses de dix années de tensions et de négociations complexes, notamment avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, dont la coopération était jugée indispensable pour la survie de l’alliance.
- Jens Stoltenberg relate les difficultés rencontrées pour gérer les divergences avec la Turquie, notamment après l’abattage d’un avion russe en 2015.
- Le livre dévoile les pressions exercées par Ankara pour bloquer l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN, exigeant des concessions en matière de lutte contre le terrorisme.
- Stoltenberg décrit un Erdoğan pragmatique, mais imprévisible, dont les méthodes ont souvent suscité la controverse et eu des conséquences sur les droits humains.
Dans son ouvrage, intitulé « Sous ma surveillance : diriger l’OTAN en temps de guerre », Jens Stoltenberg, qui a dirigé l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) de 2014 à 2024, revient sur les moments clés de son mandat. Il y décrit notamment les relations parfois tumultueuses avec la Turquie, un allié stratégique dont la position géographique et la puissance militaire sont cruciales pour l’alliance.
L’un des premiers tests majeurs a eu lieu en novembre 2015, lorsque les forces turques ont abattu un avion de combat russe Su-24, accusé de violation de l’espace aérien turc. Si Stoltenberg a publiquement soutenu le droit de la Turquie à défendre ses frontières, il révèle que plusieurs alliés, dont la France, l’Italie et l’Allemagne, ont exprimé des doutes quant à la proportionnalité de la réponse d’Ankara.
Le livre aborde également les désaccords internes à l’OTAN concernant le soutien à l’Ukraine avant l’invasion russe de 2022. Stoltenberg cite une conversation avec l’ancien président ukrainien Petro Porochenko, qui se plaignait du manque de volonté de la plupart des alliés à fournir des armes à Kiev, tout en saluant l’aide turque, notamment la livraison de drones.
Stoltenberg dépeint Recep Tayyip Erdoğan comme un interlocuteur « familier », qu’il décrit comme « engagé et compétent », utilisant fréquemment un iPad lors des réunions pour présenter des données et des vidéos. Lors d’une discussion sur l’opération militaire turque de 2019 dans le nord de la Syrie, Erdoğan aurait affirmé que les puissances occidentales « utilisaient une organisation terroriste pour en combattre une autre », en référence aux Unités de protection du peuple kurde (YPG), que la Turquie considère comme une branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation interdite.
Cette opération, lancée en octobre 2019 sous la direction de Stoltenberg, a entraîné le déplacement de dizaines de milliers de civils dans les régions kurdes du nord de la Syrie et a suscité des critiques de la part des organisations de défense des droits humains. Ankara justifiait l’incursion par des impératifs de sécurité, tandis que les observateurs des droits de l’homme documentaient des violations potentielles du droit international humanitaire, notamment des changements démographiques forcés le long de la frontière.
Les mémoires regorgent d’anecdotes illustrant le style informel et parfois déconcertant d’Erdoğan. Lors d’une réunion, le président turc aurait servi du maïs grillé et des châtaignes aux participants, en plaisantant sur la possibilité de « négocier avec les talibans », tout en critiquant son propre service de protocole.
Stoltenberg évoque également les tensions entre Erdoğan et le président français Emmanuel Macron, dont les critiques envers l’opération turque en Syrie et les débats sur la laïcité avaient créé des frictions au sein de l’alliance. Il confie avoir trouvé « exigeant d’avoir deux présidents de grands pays de l’OTAN qui étaient devenus des ennemis idéologiques l’un pour l’autre ».
Le livre détaille les négociations complexes qui ont précédé l’accord permettant l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN en 2022. La Turquie avait initialement bloqué le processus, invoquant des préoccupations liées à la sécurité nationale. Erdoğan avait exigé que l’accord final mentionne explicitement non seulement le PKK et sa branche syrienne, les YPG, mais également le mouvement Gülen, accusé par Ankara d’avoir orchestré une tentative de coup d’État en 2016 et considéré comme une organisation terroriste – une classification rejetée par la plupart de la communauté internationale, y compris les États-Unis et d’autres alliés occidentaux, ainsi que la Russie et la Chine.
Ces exigences ont transformé les dissidents turcs en exil et les militants kurdes en Europe en véritables monnaies d’échange. Dans les mois qui ont suivi, la Suède et la Finlande ont renforcé leurs lois antiterroristes, extradé plusieurs demandeurs d’asile vers la Turquie et limité les manifestations kurdes, des mesures critiquées par les organisations de défense des droits, qui y voyaient une atteinte aux normes en matière d’asile et à la liberté d’expression.
Stoltenberg relate une rencontre en tête-à-tête avec Erdoğan qui a duré plus d’une heure, au cours de laquelle il a proposé du café et des collations pour poursuivre les discussions. Erdoğan aurait refusé avec un sourire, en déclarant : « Je ne suis pas si facile à acheter ».
Finalement, un accord a été trouvé après plusieurs ajustements, et Erdoğan a approuvé le texte final en présence du président finlandais Sauli Niinistö et de la Première ministre suédoise Magdalena Andersson. « Toute la salle a applaudi », écrit Stoltenberg, selon Middle East Eye.
Bien que présenté avec un certain humour, le livre souligne que ces événements ont eu des conséquences humaines considérables. L’acceptation par l’OTAN des demandes d’Ankara a coïncidé avec une intensification des frappes aériennes turques dans les régions kurdes de Syrie et d’Irak, ainsi qu’une pression accrue sur les opposants politiques en Turquie et à l’étranger.
Stoltenberg décrit Erdoğan comme un partenaire difficile, mais indispensable, dont la coopération a souvent été obtenue grâce à un engagement personnel et à du pragmatisme – une approche qui, selon les défenseurs des droits humains, a eu un coût élevé pour de nombreux critiques du président turc.
