Les technologies médicales, bien que performantes, sont souvent dominées par un petit nombre d’acteurs, ce qui freine l’innovation et maintient des prix élevés. Cette situation crée une dépendance des praticiens envers des marques spécifiques, au détriment d’une concurrence saine et d’un accès à des solutions potentiellement plus économiques et performantes.
Dans le domaine de l’orthopédie, Stryker, DePuy Synthes (Johnson & Johnson), Zimmer Biomet, Medtronic et Smith+Nephew sont les principaux fournisseurs. En cardiologie, on retrouve Johnson & Johnson Medtech, Abbott, Boston Scientific, Medtronic, Siemens et GE. Ces entreprises proposent des technologies fiables et en constante évolution, ce qui rassure les professionnels de santé quant à la qualité et à la sécurité des dispositifs utilisés.
En théorie, la présence de plusieurs fournisseurs devrait stimuler la concurrence et l’innovation, avec des lancements de nouveaux produits réguliers. Cependant, en pratique, ces marchés ne se comportent pas comme des environnements véritablement compétitifs. Des pratiques bien établies incitent les médecins à rester fidèles à des marques spécifiques, souvent dès leur formation.
Un chirurgien orthopédiste, par exemple, peut découvrir une marque pendant sa résidence, développer une relation privilégiée avec le représentant commercial et se familiariser avec la technologie. Cette fidélité devient alors une habitude, un moyen de réduire l’incertitude et de garantir des résultats constants. Changer de marque est rare, la préférence se transformant en confiance et le choix en routine.
Cette relation étroite entre les marques et les praticiens crée une forme de monopole de facto. Même si des alternatives existent, elles sont souvent ignorées. Si cela peut rassurer un patient de savoir que son médecin utilise des dispositifs qu’il maîtrise parfaitement, ces monopoles technologiques ont un coût caché.
Récemment, un tribunal a même statué qu’un fabricant de technologies médicales ne pouvait pas empêcher ses clients d’utiliser des dispositifs reconditionnés par des tiers, une pratique qui permettrait de réaliser des économies significatives pour les hôpitaux. Ces pratiques monopolistiques, bien que souvent discrètes, ont des conséquences importantes dans de nombreux domaines de la santé.
Des coûts cachés multiples
Les prix : lorsque les médecins sont fortement liés à un fournisseur privilégié, ils adoptent souvent les nouvelles générations d’appareils sans remettre en question leur valeur ajoutée réelle. Une entreprise peut lancer un produit avec des améliorations fonctionnelles intéressantes, mais la question cruciale est de savoir si cela se traduit par une amélioration des résultats pour les patients ou une augmentation de leur sécurité. Or, les nouvelles technologies médicales sont presque toujours plus chères, ce qui contribue à l’augmentation globale du coût des soins. Les hôpitaux, disposant de budgets limités, doivent trouver des économies ailleurs pour absorber ces coûts supplémentaires.
L’électrophysiologie est un exemple frappant : de nouveaux appareils d’imagerie offrent une résolution plus élevée, mais ne démontrent pas nécessairement de meilleurs résultats cliniques. Une dynamique similaire se constate avec la technologie d’ablation par champ pulsé (PFA), où les améliorations fonctionnelles s’accompagnent d’augmentations de prix sans bénéfice clinique correspondant.
Le choix : diverses pratiques commerciales limitent le véritable choix des médecins. Le marketing basé sur des « kits » est une tactique courante : plusieurs composants sont regroupés et ne peuvent pas être achetés individuellement. En électrophysiologie, un « kit » transseptal peut inclure une gaine d’introduction, un fil et un câble. Le médecin ne peut pas acheter uniquement le fil, ce qui l’oblige à rester fidèle à une seule marque et limite sa capacité à personnaliser son approche. Cette pratique crée également des inefficacités coûteuses si une seule pièce tombe en panne pendant une procédure.
Bien que des réglementations existent, les entreprises de technologie médicale trouvent souvent des moyens de contourner les règles, et le regroupement reste une pratique répandue.
La pratique clinique : la relation qu’un médecin noue avec une technologie pendant sa formation influence inévitablement son approche clinique. Même si les médecins sont formés à la pensée scientifique, les stratégies de marketing et de formation des entreprises de technologie médicale peuvent les conditionner à laisser la disponibilité de la technologie – et non le besoin clinique – guider leurs décisions. L’adoption de l’échocardiographie intracardiaque 3D (ICE) en électrophysiologie illustre ce phénomène : la transition de l’imagerie 2D à l’imagerie 3D a été motivée par le lancement de systèmes compatibles 3D plutôt que par un besoin clinique démontré d’une visualisation améliorée.
L’innovation : les grands fabricants de technologies médicales excellent dans la fabrication, la distribution et la vente d’appareils, mais sont moins aptes à développer des innovations radicales. Historiquement, les technologies révolutionnaires proviennent de petites entreprises qui ne sont pas contraintes par des gammes de produits existantes. Cependant, l’entrée sur le marché pour ces innovateurs est difficile. Les grandes entreprises entretiennent des relations bien établies avec les médecins et les comités d’analyse de la valeur des hôpitaux. Les startups manquent souvent de ressources financières et d’accès au marché pour être compétitives, même lorsque leurs technologies offrent un potentiel de transformation. L’innovation atteint généralement les cliniciens seulement après l’acquisition d’une startup par un grand fabricant, un processus qui ralentit l’adoption et augmente les coûts.
Pour favoriser un écosystème de technologies médicales plus compétitif, innovant et centré sur le patient, il est essentiel d’examiner de plus près ces dynamiques à travers la recherche, l’évaluation des politiques et une autoréflexion de l’industrie.