Home MondeL’incident mortel du quai de train en 1986 qui a déclenché le mouvement japonais contre le harcèlement sexuel

L’incident mortel du quai de train en 1986 qui a déclenché le mouvement japonais contre le harcèlement sexuel

by Clara Dubois

Publié le 20 octobre 2025 05:12:00. Il y a près de quarante ans, une femme à Tokyo a repoussé un agresseur sur un quai de gare, le conduisant involontairement à une mort tragique. Cet incident, qui a suscité un débat national sur la légitime défense et le harcèlement sexuel, reste un symbole des défis persistants auxquels sont confrontées les femmes au Japon.

  • En 1986, une femme a été arrêtée après avoir repoussé un homme qui la harcelait sur un quai de gare, entraînant sa mort.
  • L’affaire a mis en lumière le manque de sensibilisation et de protection des femmes face au harcèlement sexuel au Japon.
  • Des militantes ont joué un rôle clé dans la diffusion du concept de « harcèlement sexuel » au Japon et dans la sensibilisation à ce problème.

L’histoire remonte à janvier 1986. Sur un quai de la gare de Nishi-Funabashi, dans la préfecture de Chiba, une femme de 41 ans était victime d’un harcèlement persistant de la part d’un homme ivre. Malgré ses tentatives répétées pour le repousser, l’agresseur continuait de la suivre, lui adressant des insultes et tentant de l’agripper. Selon le témoignage rapporté au tribunal, les passants se contentaient de regarder et de rire, sans intervenir.

Dans un acte de légitime défense, la femme a finalement repoussé son agresseur, qui a trébuché et est tombé sur les voies ferrées juste au moment où un train approchait. L’homme est décédé sur le coup, et la femme a été immédiatement arrêtée, accusée d’avoir causé des blessures ayant entraîné la mort.

L’affaire a rapidement suscité une vive émotion et un débat public. Un groupe de soutien s’est formé pour défendre la femme, et une pétition a été lancée pour demander son acquittement. La question centrale était de savoir si ses actions constituaient un acte de légitime défense ou un usage excessif de la force.

En septembre 1987, le tribunal du district de Chiba a finalement rendu son verdict : la femme était non coupable. Les juges ont estimé que ses actes étaient « inévitables pour protéger sa propre sécurité » et ont critiqué sévèrement l’idée selon laquelle elle aurait dû simplement s’enfuir. Le jugement soulignait que l’homme avait créé une situation dangereuse et qu’il était injuste d’exiger d’une femme ordinaire qu’elle subisse une humiliation.

À l’époque, le journal Mainichi Shimbun avait salué ce verdict comme un signal d’alarme concernant le comportement irresponsable des personnes ivres et l’indulgence excessive de la société japonaise envers de tels agissements. Le journal soulignait également que l’affaire avait mis en évidence le fait que le harcèlement sexuel était considéré comme une violation des droits humains des femmes.

C’est dans ce contexte que Masayo Niwa, alors enseignante et membre active de l’association citoyenne « Santama » (Association pour lutter contre la discrimination professionnelle et sexuelle), s’est impliquée dans le soutien à la femme accusée. Niwa et ses collègues avaient déjà commencé à sensibiliser le public au problème du harcèlement sexuel, un concept alors peu connu au Japon.

« De nombreuses femmes ont rempli la salle d’audience pour ce procès », se souvient Niwa. « C’était quelque chose de rare à l’époque. J’avais le sentiment que les voix des femmes étaient enfin entendues. »

L’association Santama avait été créée en mai 1985, après l’adoption de la loi japonaise sur l’égalité des chances en matière d’emploi. L’une de leurs premières initiatives a été une enquête auprès de femmes travaillant à temps partiel, qui ont révélé des cas de harcèlement liés à des congés menstruels ou à des tâches dégradantes.

En écoutant ces témoignages, Niwa et ses collègues ont réalisé qu’il existait un malaise diffus, une forme de souffrance au travail que les femmes avaient du mal à exprimer. C’est en lisant un livre américain intitulé « Stopper le harcèlement sexuel : un manuel » qu’ils ont trouvé le terme qui permettrait de définir ce phénomène.

« Le ‘harcèlement sexuel’ n’est pas un problème personnel pour les femmes, mais une arme pour dénoncer les hommes qui harcèlent et la société qui le permet », explique Niwa. « Cela signifie que nous pouvons le considérer comme une forme de violence à l’égard des femmes. C’était extrêmement important. »

En 1988, l’association Santama a traduit et publié ce manuel sous le titre « Édition japonaise : manuel pour mettre fin au harcèlement sexuel ». Le livre contenait des passages percutants, tels que : « Partout, les femmes sont soumises à des avances sexuelles non désirées » et « Le préjudice du ‘harcèlement sexuel’ subi par les femmes sur le lieu de travail est encore plus grave. »

L’ouvrage a rencontré un vif succès, avec environ 3 000 exemplaires vendus. En 1989, une femme de Fukuoka a intenté une action en justice contre son ancien employeur pour harcèlement sexuel, et le tribunal a reconnu la responsabilité de l’employeur et de l’agresseur. Cette affaire, qui a été largement médiatisée, a été désignée comme le « mot de l’année » au Japon.

Cependant, à l’époque, les questions liées à la sexualité et à la vie privée étaient souvent considérées comme taboues. Il existait également une mentalité sociale qui considérait les femmes comme des travailleuses de seconde zone, destinées à quitter leur emploi après leur mariage ou leur maternité.

Niwa déplorait l’utilisation de l’abréviation « sekuhara » (harcèlement sexuel) par les médias, car elle avait tendance à banaliser la gravité du problème. « Pour les femmes, c’était un mot pour partager leurs souffrances et s’unir. Mais les hommes ne cherchaient pas à en comprendre le sens et en faisaient plutôt une cible de ridicule », se souvient-elle.

Pour changer cette situation, l’association Santama a lancé une vaste enquête auprès des travailleuses. À partir de l’automne 1989, 30 000 questionnaires ont été distribués, et 7 000 réponses ont été recueillies. Les témoignages étaient souvent poignants, décrivant des agressions physiques, des remarques sexistes et des pressions pour accepter des relations sexuelles.

En 1991, les résultats de cette enquête ont été publiés dans un livre intitulé « Témoignages de 6 500 femmes ». Plus de 90 % des femmes interrogées avaient subi des expériences désagréables, allant du harcèlement verbal à la violence physique. Les sections à réponse libre contenaient des récits de souffrance bouleversants.

Niwa est convaincue qu’il n’existe aucune femme qui n’ait jamais été victime de harcèlement. « Le harcèlement sexuel est un problème qui touche toutes les femmes », affirme-t-elle. « Il est important de comprendre que ce n’est pas un problème individuel, mais un problème social qui est lié à la domination masculine et à la discrimination à l’égard des femmes. »

Le mouvement #MeToo, qui s’est répandu à l’échelle mondiale en 2017, et le mouvement de protestation « flower demo » qui a éclaté au Japon en 2019 après une série de verdicts de non-culpabilité dans des affaires d’agression sexuelle, ont contribué à sensibiliser le public à ce problème. Cependant, les victimes sont souvent confrontées à des calomnies et à des préjudices secondaires, un problème qui s’est aggravé avec l’essor des médias sociaux.

« Le ‘harcèlement sexuel’ est un mot qui accuse non pas la victime, mais l’agresseur – et la société dans son ensemble », conclut Niwa. « J’espère que la société réfléchira une fois de plus au sens de ce mot. »

(Article original en japonais de Kazushi Machidori, Digital News Group)

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