Publié le 26 octobre 2024 10h30. Le monde assiste à une multiplication des foyers de tensions, de l’Ukraine au Moyen-Orient en passant par l’Asie, signe d’une ère où le conflit n’est plus l’exception mais une constante des relations internationales, fragilisant un ordre mondial déjà en mutation.
- La guerre en Ukraine et les affrontements à Gaza ont réintroduit la violence à grande échelle sur le continent européen et au Moyen-Orient.
- La rivalité sino-américaine s’intensifie, notamment autour de Taïwan, avec des budgets militaires en forte augmentation de part et d’autre.
- Des tensions émergent également en Amérique latine et en Afrique, exacerbées par le changement climatique, les crises sociales et la compétition géopolitique.
L’ordre mondial libéral, établi après la fin de la Guerre froide, est de plus en plus contesté. Les conflits actuels ne sont pas isolés, mais s’inscrivent dans une compétition systémique entre les puissances établies et celles qui cherchent à remettre en question le statu quo. L’invasion de l’Ukraine, avec un bilan estimé à plus de 500 000 victimes militaires et civiles selon les estimations occidentales, a brutalement rappelé la réalité de la guerre à haute intensité en Europe. Parallèlement, les combats à Gaza, qui ont déjà causé plus de 40 000 décès en 2023, menacent de dégénérer en un conflit régional plus large.
L’Asie n’est pas en reste. La confrontation entre la Chine et les États-Unis s’accentue autour de Taïwan. Pékin a augmenté son budget militaire à près de 230 milliards de dollars (+16% en 2024), tandis que Washington maintient un effort de défense colossal de 886 milliards de dollars. Cette rivalité se manifeste notamment dans les domaines naval, technologique et stratégique, remodelant l’Indo-Pacifique. Au-delà de ces points chauds, l’Amérique latine est secouée par des troubles sociaux et un affaiblissement des institutions démocratiques, tandis que la compétition sino-américaine pour le contrôle des ressources stratégiques, du lithium en Amazonie, s’intensifie. En Afrique, le terrorisme se propage au Sahel et dans le golfe de Guinée, avec plus de 7 800 décès liés à la violence djihadiste en 2023, selon le Africa Center for Strategic Studies. Une vague de coups d’État a déstabilisé le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Gabon en moins de trois ans.
Le changement climatique aggrave ces tensions, menaçant directement la sécurité alimentaire. Plus de 130 millions d’Africains sont confrontés à une insécurité alimentaire sévère, et près de 20 millions ont été déplacés par les guerres et l’instabilité, en particulier dans la Corne de l’Afrique, au Soudan et en République démocratique du Congo. Dans ce contexte, les grandes puissances – Russie, Chine, États-Unis, Union européenne et Turquie – multiplient les démonstrations d’influence, et la militarisation des rivalités autour de l’énergie, des minéraux et des routes maritimes (golfe de Guinée, mer Rouge, canal du Mozambique) témoigne d’une mondialisation croissante des conflits.
Ces dynamiques s’inscrivent dans une compétition entre les puissances qui cherchent à établir leur hégémonie régionale. Comme l’avait prédit Samuel Huntington dans Le choc des civilisations (1996), les conflits du XXIe siècle pourraient être structurés autour de lignes de fracture culturelles et civilisationnelles. Cependant, la réalité est plus complexe. Les interdépendances économiques, énergétiques et technologiques sont désormais utilisées comme instruments de coercition et de rivalité. Contrairement aux prévisions de Francis Fukuyama, qui annonçait la «fin de l’histoire» et le triomphe du modèle libéral dans La fin de l’histoire et le dernier homme (1992), l’ordre libéral est en érosion. La théorie du réalisme offensif de John Mearsheimer offre une perspective plus pertinente, soulignant la volonté de chaque grande puissance d’étendre son influence et de contrôler son «proche étranger» – Pékin en mer de Chine méridionale, Washington à travers l’Atlantique.
Néanmoins, une approche purement réaliste ne suffit pas à expliquer la complexité de la situation actuelle. Le constructivisme rappelle que les rivalités sont également alimentées par des facteurs immatériels, tels que la montée du nationalisme civilisationnel en Russie et en Chine, le discours sur la «dé-westernisation» promu par le Sud mondial, et le choc des valeurs entre les démocraties libérales et les autocraties. Malgré son affaiblissement, l’ordre libéral conserve une certaine résilience, comme le prouve le rôle central de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans le dossier nucléaire iranien et la persistance de l’accord de Paris sur le climat, qui offre un cadre de coopération malgré les tensions.
Cette rivalité mondiale a des conséquences économiques importantes. L’inflation mondiale, qui a atteint 8,8% en 2022, reste élevée dans de nombreuses économies émergentes. La dette publique mondiale dépasse désormais 97% du PIB mondial, contre 84% en 2019. La financialisation des conflits, avec l’utilisation de sanctions économiques contre la Russie et l’Iran, stimule les réalignements financiers et encourage la création de systèmes de paiement parallèles, fragmentant l’espace économique mondial. La compétition stratégique accélère également la relocalisation des chaînes d’approvisionnement, en particulier dans les secteurs des semi-conducteurs et de la transition énergétique, ce qui augmente les coûts et alimente les pressions inflationnistes. Les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2,4 billions de dollars en 2023 (SIPRI), absorbant des ressources publiques cruciales. La Banque mondiale estime que 70 millions de personnes supplémentaires sont tombées dans l’extrême pauvreté depuis 2020, fragilisant les contrats sociaux et augmentant les risques d’instabilité politique.
Parallèlement à ces dynamiques classiques, de nouvelles alliances émergent, parfois de manière inattendue. L’Arabie saoudite, tout en maintenant son partenariat de sécurité avec Washington, renforce ses liens militaires et potentiellement nucléaires avec le Pakistan. Les Émirats arabes unis et le Qatar, autrefois rivaux, explorent désormais une coopération économique et sécuritaire pour stabiliser leur environnement régional. Plus largement, les monarchies du Golfe cherchent à renforcer leur autonomie et à sécuriser leurs frontières en utilisant des stratégies d’influence économique, financière ou sécuritaire.
Cette reconfiguration des alliances s’étend aux acteurs non étatiques. Les entreprises technologiques, détentrices de données critiques et de l’infrastructure numérique (câbles sous-marins, systèmes cloud), sont devenues des enjeux de souveraineté et des cibles prioritaires. Les organisations criminelles transnationales profitent des faiblesses de la gouvernance mondiale, tandis que les diasporas et les mouvements sociaux, amplifiés par les réseaux numériques, influencent les politiques nationales. La mobilisation mondiale autour du conflit à Gaza en est un exemple frappant.
Cette fluidité des coalitions crée un ordre fragile, où des convergences improbables peuvent se produire, comme un axe tactique entre la Turquie et la Russie en Afrique, un partenariat indien-roumain autour des couloirs énergétiques, ou une coopération ad hoc entre des puissances concurrentes pour faire face à des menaces communes telles que la piraterie maritime, les cyberattaques ou le crime transnational. Cependant, cette flexibilité génère également des risques de malentendus et d’escalade. Comme l’avait noté Paul Kennedy lors de l’analyse des causes de la Première Guerre mondiale, «les guerres proviennent moins d’intentions délibérées que de calculs erronés». Le système international actuel semble reproduire ce scénario, avec des dangers multipliés par la vitesse des flux financiers, technologiques et d’information.
En toile de fond, des défis transnationaux structurels, tels que le changement climatique, la cybersécurité et l’intelligence artificielle, agissent comme des facteurs aggravants. Le changement climatique, en provoquant des migrations massives et une intensification de la concurrence pour l’eau et les terres arables, est devenu un moteur direct d’instabilité. L’absence d’un cadre normatif pour la cybersécurité et les applications militaires de l’intelligence artificielle ouvre la porte à une course aux armements dans des domaines où la frontière entre la paix et la guerre devient de plus en plus floue. Ces problèmes mondiaux créent un paradoxe : ils exigent une coopération internationale, alors que les mécanismes de cette coopération se désintègrent.
Dans ce contexte, trois scénarios sont possibles. Le premier est une escalade incontrôlée, où l’intersection d’alliances opportunistes déclenche un conflit régional qui se propage à l’échelle mondiale. Le second est une fragmentation durable en sphères d’influence concurrentes, marquée par des alliances volatiles, une rivalité économique constante et des crises financières récurrentes, créant une situation comparable à une nouvelle Guerre froide. Le troisième est un rééquilibrage pragmatique, où les États, conscients du coût exorbitant du conflit, reconstruisent un ordre multipolaire fonctionnel fondé sur la coopération thématique dans des domaines tels que le climat, la cybersécurité, l’énergie et l’intelligence artificielle. Comme l’a observé Henry Kissinger, «l’ordre mondial n’est jamais donné ; il doit toujours être construit». L’avenir dépendra de la capacité des grandes puissances à transformer la fluidité actuelle en une architecture réglementée plutôt qu’à la laisser se transformer en chaos permanent.
En définitive, l’avenir du monde se jouera à l’intersection de deux tendances contradictoires : l’accélération des rivalités et l’urgence de la gouvernance partagée. Bien que le présent soit dominé par la conflictualité et l’incertitude, l’avenir pourrait voir l’émergence d’un nouvel «inter-règne», où l’instabilité devient la norme et la paix l’exception fragile. La question centrale n’est plus de savoir si le monde reviendra à un équilibre stable, mais s’il peut inventer une nouvelle forme de coexistence fondée sur des alliances fluides, des réglementations sectorielles et une adaptation constante. Le XXIe siècle ne sera pas la «fin de l’histoire», comme le croyait Fukuyama, mais une histoire accélérée où les civilisations, les États et les sociétés doivent réapprendre à naviguer dans un monde d’incertitude permanente. L’humanité, au seuil d’un ordre fondé sur les tensions, est confrontée à un choix brutal : transformer le trouble en gouvernance ou laisser l’avenir s’écrire sous le signe du chaos.