Publié le 2025-12-29 09:03:00. L’écrivaine allemande Ronya Othmann, en résidence à České Budějovice, livre ses réflexions sur la République tchèque, un pays qu’elle perçoit comme un havre de normalité perdue, et explore les thèmes sombres qui nourrissent son œuvre littéraire.
- Ronya Othmann souligne le contraste entre la proximité géographique de la République tchèque avec l’Allemagne et la distance culturelle qu’elle ressent.
- L’écrivaine observe une absence relative de “guerres culturelles” et une plus grande acceptation de soi en République tchèque.
- Elle travaille actuellement sur un roman explorant la schizophrénie à travers le personnage d’une peintre japonaise.
Lors d’un séjour d’un mois à České Budějovice, Ronya Othmann a été frappée par la barrière linguistique, mais surtout par une impression de familiarité teintée d’étrangeté. Elle explique :
« Le principal, bien sûr, c’est que je ne comprends pas du tout la langue. Je suis si proche de l’Allemagne, mais j’ai l’impression d’en être à des milliers de kilomètres. Les gens ici se comportent un peu comme en Allemagne, et pourtant je ne peux pas leur parler, ce qui est très étrange. »
Ronya Othmann, écrivaine
Au-delà de cette difficulté linguistique, l’écrivaine a perçu une atmosphère particulière, une forme de normalité européenne qu’elle ne retrouve plus dans son pays. Elle décrit une société moins polarisée, où les débats culturels semblent moins exacerbés :
« J’ai le sentiment qu’ici on s’attaque un peu moins aux guerres culturelles, on pousse un peu moins les choses à l’extrême. Qu’ils pourraient se dire : ma fille travaille maintenant dans l’informatique, c’est génial que les filles puissent faire ça maintenant. Mais elle se peint aussi les ongles parce qu’elle veut être jolie, et cela n’intéresse personne. C’est comme si les gens ici étaient plus à l’aise avec eux-mêmes. »
Ronya Othmann, écrivaine
La culture tchèque, bien que familière par le biais de lectures comme Milan Kundera – dont elle apprécie l’analyse du régime communiste, tout en critiquant sa vision des relations hommes-femmes – et des contes de fées populaires (Rumburak, Arabella, Trois Noix pour Cendrillon), reste pour elle empreinte d’un mystère. Elle évoque un souvenir d’enfance, un livre dépliant offert par son père, qui a contribué à façonner une image de la République tchèque comme un pays de légendes :
« Pour moi, la République tchèque a toujours été un pays de contes de fées, un pays où vivent encore de vieux esprits, et je pense qu’ici on peut facilement avoir le sentiment que le passé est encore vivant, le passé avec des chevaliers et des dragons et des vieilles femmes en vêtements sombres, où il y a des prêtres et des sorcières, où le feu brûle, etc. »
Ronya Othmann, écrivaine
L’écriture, pour Ronya Othmann, est née d’un désir de pouvoir et de contrôle, de la capacité à affecter les autres par le biais de ses histoires. Elle a d’abord exploré les genres de l’horreur et de l’humour, avant de se tourner vers des thèmes plus sombres et psychologiques : abus sexuels, addictions, traumatismes de guerre, troubles de la personnalité. Son livre le plus sombre, selon elle, est intitulé A propos de la lumière, et se déroule en Haute-Autriche, dans un paysage évoquant l’œuvre de Thomas Bernhard.
Elle explique que son travail est une forme d’autothérapie, non pas pour raconter sa propre vie, mais pour comprendre les mécanismes psychologiques et les mythes qui façonnent notre perception du monde. Elle s’interroge sur la manière dont nous construisons des récits sur nous-mêmes et sur l’influence de ces récits sur nos relations avec les autres. Elle ajoute :
« À mon avis, nous sommes tous façonnés par les mythes que nous nous créons et qui, cependant, façonnent également notre subconscient. Et j’aime mettre ces mythes en lumière, les problématiser, me demander pourquoi nous pensons que nous devons vivre comme nous le faisons. »
Ronya Othmann, écrivaine
L’écrivaine a renoncé à sa chronique satirique pour Die Welt, estimant que la satire perd de son efficacité dans un contexte de peur et de dystopie. Elle préfère désormais chercher à insuffler de l’espoir, même si elle reconnaît ne pas exceller dans cet art :
« Je pense que quand un pays va très bien, quand il est très satisfait de lui-même, alors c’est bien de se moquer de lui, de faire un peu peur aux gens, de les réveiller. Mais quand les gens ont peur et que les dystopies affluent de partout, je n’ai plus envie de faire des blagues. »
Ronya Othmann, écrivaine
Actuellement en résidence à České Budějovice, Ronya Othmann travaille sur une nécrologie en prose consacrée à Fukuro Hayashi, un personnage fictif souffrant de schizophrénie. Elle s’intéresse à la manière dont le langage peut rendre compte des différents états de conscience et à la frontière floue entre la réalité et la psychose. Elle souligne que son livre est aussi une réflexion sur la solitude de l’homme moderne, qu’il s’agisse d’un psychotique dialoguant avec des êtres imaginaires ou d’un individu absorbé par le monde numérique :
« Je ne vois pas beaucoup de différence entre un psychotique qui parle à des personnes inexistantes et une personne qui clique toute la journée sur des icônes lumineuses et se nourrit de contenu Internet. Dans les deux cas, une incroyable solitude surgit. »
Ronya Othmann, écrivaine
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