Home DivertissementPlus les gens sont minables, plus ils aiment le regarder. Pourquoi les mukbang japonais et coréens exercent-ils un contrôle strict sur les internautes chinois | Ville de littérature

Plus les gens sont minables, plus ils aiment le regarder. Pourquoi les mukbang japonais et coréens exercent-ils un contrôle strict sur les internautes chinois | Ville de littérature

by Antoine Girard

Publié le 11 novembre 2025 à 23:42:00. Des vidéos de dégustations extravagantes de personnalités japonaises et coréennes font fureur sur les réseaux sociaux chinois, suscitant à la fois fascination et une forme d’inquiétude face à des habitudes alimentaires très différentes.

  • Le phénomène du mukbang, initialement popularisé par des blogueurs japonais et coréens, connaît un regain d’intérêt en Chine.
  • Les internautes chinois commentent avec amusement et parfois avec appréhension les repas souvent considérés comme inhabituels ou extrêmes présentés dans ces vidéos.
  • Cette popularité croissante s’accompagne d’un échange culturel, les blogueurs s’ouvrant à la cuisine chinoise et les internautes chinois partageant leurs propres spécialités.

Ce qui a commencé comme un simple divertissement en ligne, avec des vidéos de personnes dégustant de grandes quantités de nourriture, a évolué en un phénomène culturel complexe. Le mukbang (contraction des mots coréens « manger » et « diffuser »), popularisé il y a une dizaine d’années par des blogueurs culinaires japonais et coréens, a trouvé un nouveau public en Chine. Des personnalités comme “Rice Immortal” au Japon et Wang Hui en Corée, bien que moins connues dans leurs pays d’origine, ont conquis les plateformes sociales chinoises telles que Bilibili, Xiaohongshu et Douyin.

Ces vidéos ne se limitent pas à la simple consommation de nourriture. Elles mettent en scène des performances, des expressions exagérées et des sons de mastication (ASMR) qui semblent captiver les spectateurs. Wang Hui, par exemple, est connu pour ses démonstrations théâtrales lors de la dégustation de plats de viande crue, tandis que “Rice Immortal” contemple avec une concentration intense un simple bol de riz.

Mais cette fascination s’accompagne d’une certaine critique. Les internautes chinois, souvent attachés à la richesse et à la diversité de la cuisine chinoise, commentent avec amusement, voire avec inquiétude, les habitudes alimentaires présentées. Les repas japonais, perçus comme simples et parfois peu variés, suscitent des remarques sur le manque de légumes ou l’omniprésence du riz. La consommation de plats crus en Corée, comme le foie de bœuf ou le poulpe vivant, est également source d’interrogation. Certains internautes se réfèrent même à des références culturelles chinoises pour exprimer leur malaise, citant l’écrivain Yu Hua pour illustrer leur état d’esprit.

En réponse, les internautes chinois ont commencé à « exporter » leur propre culture culinaire, proposant aux blogueurs japonais et coréens de découvrir les spécialités chinoises, comme le malatang (une sorte de soupe épicée) ou les nouilles d’escargots. Cette dynamique a conduit à une forme d’échange culturel, où les blogueurs s’adaptent aux goûts du public chinois et intègrent des plats locaux à leurs vidéos.

La santé des blogueurs est également un sujet de préoccupation. Certains internautes s’inquiètent de l’impact de ces régimes alimentaires extrêmes sur leur bien-être, se demandant comment ils parviennent à maintenir leur poids malgré des quantités de nourriture consommées. Kinoshita Yuka, une personnalité japonaise du mukbang, a d’ailleurs annoncé sa retraite en début d’année, invoquant des raisons de santé après dix ans de consommation excessive de nourriture. Selon des estimations, elle aurait gagné jusqu’à 5 millions de yuans par an grâce à ses vidéos et aux partenariats publicitaires.

Le phénomène du mukbang a également été critiqué pour son potentiel gaspillage alimentaire et son caractère parfois trompeur. En 2020, la télévision chinoise CCTV a dénoncé les excès de certains « gros mangeurs », les accusant de promouvoir une consommation sensationnelle et irresponsable. Ces critiques ont conduit à un durcissement des règles sur les plateformes en ligne et à une évolution du contenu, avec une préférence pour les vidéos plus authentiques et moins axées sur la quantité.

Aujourd’hui, le mukbang évolue vers des formats plus quotidiens et plus accessibles. Le média Eater souligne que, sur TikTok, il suffit de quelques secondes pour tomber sur une vidéo de quelqu’un en train de manger. Le mukbang est devenu une forme de divertissement omniprésente, où l’acte de manger est partagé et commenté en temps réel.

Derrière ces vidéos, on observe une recherche d’authenticité et de connexion. Les blogueurs qui réussissent sont ceux qui démontrent un véritable amour pour la nourriture et qui parviennent à créer un lien avec leur public. ONHWA, une blogueuse coréenne connue pour sa consommation de foie de bœuf cru, est ainsi appréciée pour son authenticité et son souci de la transparence, expliquant régulièrement à ses abonnés qu’elle effectue des contrôles antiparasitaires.

Le succès du mukbang en Asie de l’Est reflète également des besoins psychologiques plus profonds, comme le besoin de réconfort, de compagnie ou de libération des contraintes alimentaires. Le dramaturge japonais Yutaka Matsushige, connu pour son rôle dans la série “The Lonely Gourmet”, a d’ailleurs souligné l’importance de la nourriture comme moyen de connexion et de partage. Lors d’une récente visite en Chine, il a exprimé son intérêt pour la soupe aux tomates et aux œufs, un plat populaire sur les réseaux sociaux chinois.

En fin de compte, la nourriture est un vecteur d’échange et de communication entre les cultures. Si le mukbang peut parfois susciter des critiques ou des incompréhensions, il offre également une occasion unique de découvrir de nouvelles saveurs, de partager des expériences et de renforcer les liens entre les peuples.

Références :

1. Les 8 mois qu’il a fallu pour que le “Big Stomach King” disparaisse, Poisonous Eyes, 2021-04

2. Version moderne de « Peindre des gâteaux pour satisfaire la faim » : regarder des émissions culinaires, Jiemian News, 2016-10

3. De la gourmandise en direct aux vomissements anonymes : Quand la gourmandise rencontre une chaîne de discrimination corporelle, Interface Culture, 2017-10

4. Interview exclusive|Matsushige Yutaka : Le « gourmet » n’est pas seul, il mange librement et s’amuse, 2025-04

5. Tout Internet est maintenant Mukbang, mangeur, 2025-08

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