La conviction d’avoir le pouvoir d’agir sur son propre avenir, un facteur essentiel de bien-être, est trop souvent négligée par les plateformes numériques de santé. Une nouvelle approche, axée sur le renforcement de ce sentiment d’efficacité personnelle, pourrait débloquer des progrès significatifs en matière de santé et de changement de comportement.
Le psychologue Martin Seligman, de l’Université de Pennsylvanie, définit ce sentiment d’efficacité personnelle, ou « agency », comme la conviction profonde « Je peux faire une différence positive dans le monde ». Selon ses recherches, les individus qui croient en leur capacité à influencer leur environnement sont plus susceptibles de persévérer face aux obstacles et de rechercher activement des solutions.
« C’est lorsque nous donnons le meilleur de nous-mêmes… que nous persévérons malgré tout… et que nous prenons de nouvelles initiatives créatives que l’agency est véritablement à l’œuvre », souligne M. Seligman. Cet effort soutenu, et non pas simplement une attitude positive, se traduit par de meilleures performances, une plus grande réussite et une meilleure santé globale, ainsi qu’une résilience accrue.
L’essor des médicaments GLP-1, utilisés dans le traitement de l’obésité, illustre parfaitement le pouvoir de cette « agency retrouvée ». Pour beaucoup de personnes ayant déjà tenté, sans succès, de perdre du poids, ces médicaments ont permis d’obtenir des résultats concrets et durables. Oprah Winfrey a décrit ce sentiment comme « un soulagement, une rédemption, un cadeau ». Pour la première fois depuis longtemps, l’effort est récompensé, ce qui renforce la motivation et donne aux individus le sentiment de reprendre le contrôle de leur santé.
Ce regain de motivation peut ensuite être canalisé vers des habitudes de vie saines, comme une activité physique régulière et un sommeil de qualité. Mais son impact va bien au-delà, influençant positivement les relations, l’engagement dans les loisirs et, plus généralement, le sens de la vie.
L’agency est en quelque sorte le carburant de la motivation, l’ATP du changement de comportement. Un succès dans un domaine peut ainsi engendrer des progrès dans d’autres.
Les plateformes de fitness connectées offrent également un potentiel similaire. Chaque petite victoire – terminer un cours, s’entraîner plusieurs fois par semaine, constater une amélioration de sa condition physique – constitue une preuve tangible de sa capacité à atteindre ses objectifs. Cependant, des dispositifs comme WHOOP, Oura, Peloton et Tonal se concentrent souvent sur la mesure des performances, sans suffisamment exploiter ce sentiment d’agency.
L’opportunité réside dans l’aide apportée aux utilisateurs pour reconnaître, nommer et valoriser leurs réalisations, afin de renforcer cet élan positif et de faciliter son application dans tous les aspects de leur vie. Des techniques telles que la restructuration cognitive, l’entretien motivationnel et les exercices de psychologie positive peuvent contribuer à renforcer ce sentiment de contrôle et de possibilité.
Néanmoins, il n’existe pas encore de méthode éprouvée. Des études récentes, dont une méga-étude sur l’exercice physique menée en 2021 par Duckworth et Laitier, ainsi qu’une analyse critique de Feig et ses collègues en 2022, montrent que de nombreuses interventions soigneusement conçues n’ont produit que des changements de comportement modestes et de courte durée. Les effets observés étaient en moyenne près de dix fois inférieurs aux prévisions des experts.
Par ailleurs, comme le soulignent les spécialistes de la santé publique Michael Kelly, Mary Barker et Angela Duckworth, le comportement est toujours ancré dans des pratiques sociales et des routines quotidiennes. Il ne se produit pas dans le vide. Kevin Hall, qui travaille sur l’obésité, met en évidence le même point de vue d’un angle métabolique : dans un environnement saturé d’aliments ultra-transformés, il est difficile de résister à la tentation et de maintenir un poids sain. Les obstacles environnementaux peuvent entraver l’expression de l’agency.
Les technologies émergentes, telles que l’intelligence artificielle et les plateformes de santé connectées, offrent de nouveaux outils pour relever ce défi. Mais il est essentiel de les utiliser de manière réfléchie. Jusqu’à présent, la plupart des efforts se sont concentrés sur le traitement des individus comme des objets à gérer, avec des plateformes rivalisant pour collecter un maximum de données et réduire nos vies à des scores et des classements.
L’avenir, selon moi, réside dans une plateforme capable de cultiver de manière fiable le libre arbitre à grande échelle. Cela impliquerait d’utiliser l’IA et les outils de santé connectés pour aider les individus à identifier des options, à remporter des victoires initiales, à surmonter les échecs et à transformer les petits succès en une identité de personne capable.
Ni les GLP-1, ni les plateformes de santé numérique ne facilitent à proprement parler le changement de comportement, mais ils rendent un soutien structuré et durable plus accessible aux patients, aux consommateurs et aux employés soucieux de leur santé.
Une approche axée sur l’agency mettrait probablement l’accent sur :
- Des victoires précoces et indéniables, même modestes (« J’ai moins mal », « Les escaliers me semblent plus faciles »).
- Des choix guidés plutôt que des prescriptions rigides, afin que les individus se sentent acteurs de leurs décisions.
- Des retours d’information qui mettent en évidence le lien entre l’effort individuel et les progrès (« Parce que vous avez fait X, vous constatez Y »), plutôt que de se baser uniquement sur des algorithmes ou l’expertise des professionnels de santé.
- Des moyens d’accumuler les progrès pour créer une histoire personnelle de réussite : « Je suis quelqu’un qui agit. »
En se concentrant sur le renforcement de notre potentiel intrinsèque plutôt que sur la simple analyse de nos données, nous pouvons renforcer notre agency et, par conséquent, notre capacité à vivre une vie plus saine et plus épanouissante.
Dans un contexte où les plateformes de santé rivalisent pour intégrer l’IA la plus performante, notre plus grand défi, et notre plus grande opportunité, pourrait être de trouver comment exploiter ces technologies émergentes avec sagesse, humilité et humanité, afin de nourrir le développement d’individus plus autonomes.