Publié le 4 novembre 2025 à 22h01. L’exploration lunaire, relancée par la découverte de glace d’eau, est le théâtre d’une nouvelle course entre les États-Unis et la Chine, mais l’Inde et le Japon pourraient bien redéfinir les règles du jeu en misant sur la coopération scientifique et la durabilité.
- La découverte de glace d’eau sur la Lune en 2009 a ravivé l’intérêt pour notre satellite et intensifié la compétition internationale.
- L’Inde et le Japon, à travers leur mission conjointe LUPEX, ouvrent la voie à une nouvelle forme de diplomatie lunaire axée sur la collaboration.
- Les tensions géopolitiques croissantes soulignent la nécessité d’une approche scientifique et proactive pour préserver l’espace comme un bien commun de l’humanité.
L’intérêt renouvelé pour la Lune remonte à la confirmation, en 2009, de la présence de glace d’eau sur sa surface. Depuis lors, une dynamique de compétition s’est progressivement intensifiée, opposant deux blocs majeurs : les États-Unis et leurs alliés, d’une part, et la Chine, la Russie et leurs partenaires, d’autre part. Cette dichotomie structure désormais les débats autour de cette nouvelle ère d’exploration lunaire.
Si des termes comme « domination spatiale » ou « l’espace, un nouveau champ de bataille » peuvent servir à justifier des investissements massifs dans la recherche et le développement militaire, la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine, dans tous les domaines, risque de se répercuter sur leurs ambitions lunaires, ouvrant potentiellement la voie à des affrontements dans l’espace. Il est donc crucial, à ce stade, que les nations spatiales responsables privilégient la coopération à la confrontation et la durabilité à la destruction. Cette nécessité est d’autant plus forte que la Lune possède une valeur culturelle profonde et pourrait catalyser l’exploration humaine au-delà de notre système solaire. Des initiatives internationales, comme le partenariat croissant entre l’Inde et le Japon, démontrent qu’une coopération lunaire est possible, même dans un contexte de tensions.
Apprendre de l’expérience
Le succès de la mission Chandrayaan-1 de l’Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO) illustre parfaitement les bénéfices de la collaboration. Les deux instruments scientifiques fournis par la NASA ont confirmé et validé les données du spectromètre de masse de l’ISRO, permettant ainsi la détection de molécules d’eau sur la Lune.
Cette mission a également mis en lumière les opportunités manquées au cours des décennies précédentes. Des politiques héritées de la Guerre froide et d’autres considérations sécuritaires ont longtemps empêché l’Inde de coopérer avec l’Occident dans le domaine spatial civil. L’Inde se souvient encore d’avoir été marginalisée dans les cercles de la coopération scientifique internationale. Forte de son émergence en tant que puissance spatiale majeure et de sa présence croissante sur la Lune, l’Inde est particulièrement bien placée pour promouvoir une approche plus collaborative de l’exploration lunaire.
L’Inde et le Japon ouvrent la voie
L’Inde et le Japon s’unissent pour construire un récit autour de la coopération lunaire, fondé sur la collaboration scientifique et la durabilité. Leur projet commun, la mission d’exploration lunaire polaire (LUPEX), menée conjointement par l’ISRO et l’Agence japonaise d’exploration aérospatiale (JAXA), pourrait ouvrir de nouvelles perspectives en matière de diplomatie lunaire.
La mission LUPEX, dont le lancement est prévu en 2027 ou 2028, a pour objectif d’explorer les régions en permanence ombragées de la surface lunaire à la recherche d’eau et de glace d’eau. Elle sera lancée à bord de la fusée H-3 de la JAXA, transportant un atterrisseur fourni par l’Inde et un rover développé par le Japon.
Dans la conception et la mise en œuvre de cette mission, la JAXA et l’ISRO ont échangé leurs meilleures pratiques, s’appuyant sur l’expérience des missions lunaires Chandrayaan de l’Inde et de la mission japonaise Smart Lander for Investigating the Moon (SLIM). Grâce à ces efforts et à une politique d’ouverture des données, l’Inde et le Japon cherchent à promouvoir une vision de l’exploration lunaire bénéfique pour l’ensemble de l’humanité.
L’esprit de collaboration qui anime cette diplomatie se traduit également par l’intégration d’instruments scientifiques d’autres partenaires partageant les mêmes objectifs. Parmi les sept charges utiles scientifiques du LUPEX figureront le spectromètre à neutrons de la NASA – qui analysera la présence d’hydrogène sous le régolithe lunaire – et le spectromètre de masse exosphérique de l’Agence spatiale européenne (ESA) – qui évaluera la pression gazeuse et la composition chimique de la surface lunaire.
Dans un contexte d’incertitudes concernant le programme Artemis de la NASA, LUPEX pourrait fournir des enseignements précieux en matière de diplomatie lunaire et définir un nouveau cadre pour l’exploration lunaire. Cela permettra également à l’Inde et au Japon de se positionner comme des « fournisseurs de connaissances stratégiques » dans le domaine de l’exploration spatiale lointaine.
Des partenaires uniques avec une forte synergie
Face aux tensions géopolitiques qui menacent de remettre en question le statut de l’espace extra-atmosphérique en tant que « patrimoine commun de l’humanité », il est impératif de mettre en place des processus diplomatiques proactifs et fondés sur des données scientifiques. L’Inde et le Japon, partageant une vision commune de l’espace, sont idéalement placés pour s’appuyer sur les accords Artemis et développer de nouveaux modèles de coopération afin de placer la diplomatie lunaire sur une voie pacifique.
Alors que les États-Unis sont engagés dans des conflits commerciaux à l’échelle mondiale, le leadership attendu de la première puissance spatiale mondiale – au moment où la deuxième ère spatiale débute – s’avère insuffisant. Cette situation offre à l’Inde et au Japon l’opportunité de renforcer leurs efforts.
Parmi les grandes puissances spatiales, l’Inde et le Japon se distinguent par leur orientation vers l’utilisation de l’espace au profit des populations civiles. Ils ont également démontré leur engagement en faveur de la diplomatie spatiale, comme en témoigne la fourniture par l’Inde du satellite SAARC pour offrir des services de communication par satellite à ses voisins, ou le module japonais Kibo de la Station spatiale internationale (ISS) et son aide aux pays pour le lancement de leurs premiers satellites.
Les États-Unis connaissent actuellement des difficultés politiques concernant le financement des missions spatiales, notamment du programme Artemis. Il reste à déterminer si des coupes budgétaires importantes affecteront les missions scientifiques ou d’exploration spatiale. Il semble toutefois probable que les niveaux de financement actuels ne soient plus maintenus, du moins en dehors du domaine militaire.
Cette situation pourrait compromettre les accords Artemis. Cependant, ce n’est pas une fatalité. Depuis l’escalade des tensions commerciales, l’Inde a affirmé, à travers son rôle renforcé au sein des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai, sa volonté de collaborer avec tous les partenaires. Néanmoins, dans le domaine spatial, les accords Artemis pourraient rester le cadre de référence privilégié par l’Inde.
L’Inde entretient déjà des partenariats solides dans le secteur spatial avec plusieurs signataires des accords Artemis, notamment l’Australie, la France, l’Allemagne, Israël, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni, tout comme le Japon, qui a une longue expérience de collaboration avec les pays européens et le Canada sur le programme de l’ISS. La collaboration entre l’Inde et le Japon sur leurs programmes lunaires pourrait inciter d’autres signataires d’Artemis à rejoindre ce partenariat, ce qui remettrait en question la politique spatiale américaine.
Compte tenu du discours croissant des États-Unis sur la domination spatiale, contrastant avec l’approche de l’Inde et du Japon visant à « favoriser une culture de coopération », ce partenariat pourrait bien émerger comme une force positive pour l’ensemble de l’humanité.
Vineeth Krishnan est le directeur (Projets) et Anupama Vijayakumar est le directeur (Recherche) de Trivium Think Tank, un centre de recherche indépendant basé à Thiruvananthapuram, en Inde, dédié à l’analyse des enjeux stratégiques de l’Inde émergente à travers le prisme de la géopolitique, de la politique étrangère et de la transformation technopolitique. Les recherches de Trivium couvrent l’ensemble des domaines de haute technologie, avec un accent particulier sur la gouvernance de l’IA, de l’espace et du cyberespace, afin de fournir une compréhension globale du rôle de la science et de la technologie dans les relations internationales.
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