La médecine, bien plus qu’une science, est une source inépuisable de dilemmes moraux. Un médecin à la retraite revient sur la pertinence troublante d’un ouvrage publié en 1975, qui révèle que les questions éthiques fondamentales n’ont pas disparu avec le temps, mais se sont simplement complexifiées.
Relire Dilemmes moraux en médecine, un livre qu’il avait découvert au début de sa carrière, a été pour le chirurgien Patrick Hudson une expérience déconcertante. Loin de lui apporter un réconfort nostalgique, ce retour aux sources a mis en lumière la persistance de ces défis éthiques, désormais masqués par une complexité accrue. « Les problèmes décrits par Campbell n’ont pas disparu. Ils ont simplement été entourés de plus de bruit », explique-t-il.
L’ouvrage de Campbell, selon Hudson, pose une vérité fondamentale : la médecine n’est pas avant tout une discipline technique, mais une activité intrinsèquement morale. Les situations les plus difficiles rencontrées par les médecins ne sont pas des problèmes à résoudre, mais des dilemmes qui exigent un choix, impliquant inévitablement une perte, quelle que soit la décision prise. Cette distinction est cruciale : un problème suggère un progrès, tandis qu’un dilemme implique un coût.
Les dilemmes abordés par Campbell restent d’une actualité frappante : les décisions de fin de vie, la gestion de la vérité face aux patients, la répartition de ressources limitées, ou encore le consentement éclairé, souvent fragilisé par la vulnérabilité humaine. Pour Campbell, ces situations n’étaient pas exceptionnelles, mais faisaient partie intégrante du quotidien médical. Il ne les considérait pas comme un manque de compétence, mais comme l’essence même de la pratique.
Ce que Hudson a redécouvert avec force, c’est l’insistance de Campbell sur la responsabilité du médecin, même en l’absence de certitude. Les médecins agissent souvent avec des informations incomplètes, sous pression, fatigués et isolés. Pourtant, la responsabilité ne peut être déléguée, ni aux protocoles, ni aux comités, ni à la technologie.
Campbell avait anticipé, sans utiliser les termes actuels, des phénomènes tels que l’épuisement professionnel ou le préjudice moral. Il avait compris que l’accumulation de dilemmes non résolus, non nommés, laisse des traces : doute, culpabilité, fatigue, un sentiment d’échec persistant, même lorsque le médecin a fait de son mieux.
Il mettait également en garde contre une rigidité morale excessive. Si les principes sont importants – autonomie, bienfaisance, respect de la vie – leur application mécanique, sans tenir compte du contexte, peut nuire au jugement. Campbell privilégiait une « sagesse morale pratique », qui se développe lentement grâce à l’expérience et à la réflexion, et qui est sans fin.
Dans un contexte médical actuel dominé par la mesure de la performance, les objectifs de productivité et les contraintes administratives, la pertinence de l’ouvrage de Campbell est d’autant plus saisissante. Hudson constate que de nombreux médecins ont l’impression de ne plus être pleinement maîtres de leurs décisions morales, la responsabilité leur incombant toujours, mais l’autorité ayant été transférée à d’autres instances. Cet écart est source de souffrance.
Le livre ne propose pas de solutions miracles, mais une « permission » : celle de nommer honnêtement les dilemmes, de renoncer à l’illusion que chaque décision difficile est un simple problème technique, et de reconnaître que le fardeau qui pèse sur les médecins n’est pas toujours le signe d’une faiblesse ou d’un échec, mais le coût moral d’une pratique soignée dans un système imparfait. Apprendre à vivre avec ces dilemmes, sans s’endurcir ni nier leur existence, est peut-être l’une des compétences les plus importantes que la médecine exige.