Publié le 8 octobre 2025 à 06h32. Le sentiment constant de manquer de temps, particulièrement prégnant chez les femmes, est désormais identifié comme un facteur de risque majeur pour la santé mentale et physique, selon une récente enquête menée à Barcelone.
- Près de 60 % des femmes déclarent ressentir de l’anxiété face à l’impression de ne pas en faire assez.
- Plus d’un tiers des personnes interrogées disposent de moins de trois heures de temps libre par jour après leurs activités professionnelles et domestiques.
- Les téléphones portables et les réseaux sociaux sont pointés du doigt comme des « voleurs de temps » contribuant à ce mal-être.
Le rythme effréné de la vie moderne engendre un sentiment d’urgence et de surcharge qui affecte de plus en plus de personnes. Cette « pauvreté temporelle », comme la nomment certains experts, a des conséquences directes sur le bien-être psychologique et physique. Une enquête menée l’année dernière par la Direction des féminismes et LGTBI de la Mairie de Barcelone révèle que 59,6 % des femmes reconnaissent ressentir de l’anxiété liée à l’impression de ne pas accomplir suffisamment de tâches, contre 50 % des hommes. De plus, 32,2 % des femmes déclarent disposer de moins de trois heures de temps libre par jour après avoir effectué un travail rémunéré et non rémunéré, contre 24,6 % des hommes.
Selon Laura Camps de Agorreta, activiste numérique et auteure du livre « No nos da la vida » (Éd. Bruguera), le temps est une ressource inégalement répartie :
« Les gens naissent avec du temps, même si nous ne savons pas en quelle quantité. Si vous appartenez aux 2 % les plus riches, vous avez votre temps, et même celui que vous achetez aux autres. Si vous faites partie de la grande majorité de ceux qui doivent travailler pour joindre les deux bouts, vous vendez votre temps en échange d’argent. »
Laura Camps de Agorreta, activiste numérique et auteure
Lucía Gil, psychologue clinicienne collaboratrice du bureau de psychologie et coaching de l’UPAD, souligne que le problème ne réside pas tant dans un manque de temps objectif que dans une difficulté à gérer les priorités :
« Il ne s’agit pas tant de manquer de temps que de vouloir accomplir trop de tâches. Si notre journée comptait 35 heures, exactement la même chose se produirait, car nous ne réaliserions pas tout. Nous voulons compresser trop de choses dans un certain temps. Nous devons nous fixer des objectifs plus réalistes. »
Lucía Gil, psychologue clinicienne
Elle met en garde contre les « voleurs de temps » tels que les téléphones portables et les réseaux sociaux, qui détournent l’attention des activités plus bénéfiques. Elle illustre ce propos en évoquant des patients qui passent plus de huit heures par jour sur leur téléphone, ce qui équivaut à une journée de travail complète. Elle suggère que ce temps pourrait être consacré à des activités plus enrichissantes comme appeler un ami, faire de l’exercice, lire ou méditer.
Les femmes semblent particulièrement touchées par ce phénomène. Lucía Gil explique que les exigences sociales et professionnelles auxquelles elles sont confrontées les exposent davantage au stress et à l’anxiété :
« Nous sommes confrontés à une comparaison sociale constante et nous nous fixons de nombreuses autres tâches. Et comme nous n’y arrivons pas, la situation génère de la culpabilité et de la punition et nous conduit à la procrastination. »
Lucía Gil, psychologue clinicienne
Elle souligne que cette situation peut entraîner une dévalorisation de l’image de soi, voire une dépression, et que la tentative de compenser en multipliant les activités crée un cercle vicieux.
Emilia Redolar-Ripoll, docteure en neurosciences et enseignante-chercheuse à l’Université Ouverte de Catalogne (UOC), apporte un éclairage scientifique :
« Être une femme est un facteur qui génère une plus grande vulnérabilité génétique aux effets du stress. »
Emilia Redolar-Ripoll, docteure en neurosciences
Elle précise que, bien que la société progresse en matière d’égalité, les femmes continuent d’assumer une charge mentale et émotionnelle plus importante que les hommes.
Les recherches montrent que les différences cérébrales entre les hommes et les femmes à la naissance sont minimes, mais que la plasticité cérébrale permet à l’environnement social de façonner le cerveau. Dans le cas des femmes, cela les rend plus vulnérables aux situations stressantes. La génération Z, cependant, semble adopter une approche différente, valorisant davantage son temps et remettant en question la culture de la performance à tout prix. Elle n’a pas cru à l’ascenseur social et n’accepte pas les discours sur la culture de l’effort ou les stages non rémunérés.
Emilia Redolar explique que le sentiment de manque de contrôle affecte le cerveau en augmentant la production de cortisol, une hormone du stress. Ce cortisol agit sur le cortex préfrontal (prise de décision), l’amygdale (recherche de danger) et l’hippocampe (mémoire et régulation des émotions), perturbant ainsi les fonctions cognitives et émotionnelles. Elle souligne que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que plus de 50 % des arrêts maladie seront dus à des problèmes de santé mentale d’ici 2030.
Pour faire face à cette situation, il est essentiel de fixer des limites et de se concentrer sur des activités épanouissantes en dehors du travail. Lucía Gil recommande la pratique de la pleine conscience pour se concentrer sur une tâche à la fois et être pleinement présent. Elle encourage également à restructurer la culture de l’immédiateté et de la validation constante, et à se fixer des objectifs réalistes. Laura Camps de Agorreta conseille de participer à des espaces collectifs et autogérés, tels que des assemblées de quartier ou des jardins urbains, pour sortir de l’isolement et retrouver un sentiment de contrôle.
À lire aussi
