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Pourquoi on peut encore être en colère après avoir pardonné à quelqu’un

by Nicolas Lefèvre

Le pardon est souvent présenté comme une vertu incontournable, une étape essentielle vers la guérison et la réconciliation. Pourtant, une réflexion plus approfondie révèle une obsession culturelle qui peut minimiser la gravité des préjudices et imposer un fardeau injuste aux victimes, selon la philosophe Myisha Cherry.

Dans son dernier ouvrage, Les échecs du pardon, Cherry interroge cette idéalisation du pardon, s’interrogeant sur ce qui se perd lorsque l’on exige cette démarche trop rapidement, ou lorsque l’on la considère comme la seule voie possible vers la guérison. Elle souligne que le pardon ne saurait effacer le passé ni remplacer la justice.

« Idolâtrer le pardon, c’est le considérer comme une solution miracle à tous nos problèmes. Cela devient une sorte de pensée magique », explique-t-elle. « Nous voulons la clôture, un moment où la douleur disparaît et où l’avenir s’éclaircit. Le pardon devient alors le symbole de cette transformation. »

Cherry met en garde contre l’attribution d’un pouvoir excessif au pardon, soulignant que refuser de pardonner ne signifie pas être contre la réparation ou la réconciliation. Elle insiste sur le fait que les victimes ne devraient pas être tenues responsables de la guérison du monde qui leur a causé du tort.

« Le pardon ne peut pas annuler ce qui s’est passé. Le passé a une vie après la mort. Les actes répréhensibles laissent des traces sur notre corps, nos souvenirs, nos relations », affirme-t-elle. « Parfois, cela peut vous aider à imaginer un avenir différent, mais même dans ce cas, il y a des limites. »

L’auteure prend l’exemple de la fusillade de l’église de Charleston en 2015, où Dylann Roof a assassiné neuf personnes dans une église noire. La réaction de certains membres des familles des victimes, qui ont exprimé leur intention de pardonner à l’agresseur, a suscité l’étonnement et a été largement saluée comme un acte de grâce héroïque. Cherry critique cependant la manière dont cet acte a été interprété, estimant qu’il a éclipsé les causes profondes de la violence, notamment la suprématie blanche et les inégalités raciales structurelles.

« Lorsque le pardon occupe une place centrale, il peut permettre à la communauté dans son ensemble de se tirer d’affaire. Si les victimes pardonnent, alors peut-être pensons-nous que nous n’avons rien à faire. Mais le travail n’est pas terminé », explique-t-elle.

Cherry défend également la légitimité de la colère, la considérant comme une émotion morale qui nous aide à reconnaître l’injustice, à affirmer notre valeur et à exiger des comptes. Elle distingue la colère de la haine et du mépris, soulignant que la colère peut coexister avec le pardon.

« La haine implique souvent de souhaiter que la personne disparaisse. Le mépris les traite comme étant au-dessous de toute préoccupation morale. La colère est différente. La colère exprime le jugement et la valeur », précise-t-elle. « C’est un appel à un meilleur comportement. »

Enfin, Cherry souligne que le pardon n’est pas toujours nécessaire à la guérison. D’autres outils, tels que la thérapie, le soutien communautaire et la réforme structurelle, peuvent également être efficaces. Elle conclut que l’obsession du pardon peut parfois entraver la recherche de la justice et de la responsabilité.

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