La course à la lecture de l’esprit humain s’accélère, soulevant des questions cruciales sur la protection de la vie privée et de la liberté individuelle. Des avancées technologiques récentes, notamment dans le domaine des interfaces cerveau-ordinateur (ICO), permettent de décoder l’activité cérébrale avec une précision croissante, ouvrant la voie à des applications potentiellement révolutionnaires, mais aussi à des risques inédits.
Les ICO visent initialement à améliorer la vie des personnes handicapées, par exemple en permettant aux paralysés de contrôler des prothèses ou de communiquer. Deux approches principales se distinguent : l’utilisation de signaux externes, comme l’électroencéphalographie (EEG), et l’implantation directe d’électrodes dans le cerveau, à l’instar des recherches menées par Neuralink. Si cette dernière méthode offre une plus grande précision, elle implique une intervention chirurgicale et soulève des préoccupations éthiques majeures.
Le Cybathlon, une compétition quadriennale organisée par l’ETH Zurich, met en lumière ces avancées. Lors de la dernière édition, une équipe utilisant des implants cérébraux a surpassé ses concurrents utilisant des signaux externes, illustrant le potentiel de cette technologie. Un participant a déclaré : « Nous n’étions pas dans la même catégorie que l’équipe de Pittsburgh. Ils jouent aux échecs et nous, aux dames. »
Mais la véritable inquiétude réside dans les progrès du « sous-titrage mental », une technique combinant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et l’intelligence artificielle (IA). Une récente étude publiée dans Science Advances démontre qu’il est désormais possible de générer un texte décrivant avec précision le contenu visuel auquel une personne pense, en analysant son activité cérébrale. Selon Alex Huth, neuroscientifique informatique à l’Université de Californie à Berkeley, qui a mené des recherches connexes : « Le modèle prédit ce qu’une personne regarde avec beaucoup de détails. C’est surprenant de voir le niveau de précision atteint. »
Bien que les chercheurs insistent sur le fait qu’il n’est pas encore possible de lire les pensées de manière exhaustive, l’évolution rapide de ces technologies est alarmante. « Personne n’a encore démontré que vous pouviez faire cela », précise le professeur Huth, mais l’utilisation de l’optogénétique, une technique permettant de stimuler ou de supprimer des neurones à l’aide de la lumière, pourrait à terme permettre de manipuler le cerveau.
Nita Farahany, professeure de droit et de philosophie à l’Université Duke, met en garde contre l’intégration croissante de l’IA et de la neurotechnologie dans notre quotidien : « Fondamentalement, ce que nous étudions, ce sont des interactions directes entre le cerveau et l’IA. Ces choses vont être omniprésentes. Cela pourrait équivaloir à un écrasement de votre estime de soi. »
Face à ces défis, plusieurs États américains – la Californie, le Colorado, le Montana et le Connecticut – ont adopté des lois sur la confidentialité des données neuronales, bien que leurs définitions et leurs dispositions varient considérablement. Jameson Spivack, directeur adjoint de l’intelligence artificielle au Future of Privacy Forum, souligne qu’il est essentiel de définir clairement les utilisations et les résultats potentiels que l’on souhaite protéger, car se concentrer uniquement sur les « pensées » pourrait exclure d’autres données personnelles sensibles.
La professeure Farahany insiste sur l’importance de protéger la capacité de contrôler ses propres pensées et sentiments : « C’est une condition préalable à tout autre concept de liberté. Si l’échafaudage même de la pensée est manipulé, toute autre forme d’exercice de la liberté n’a plus de sens. » Dans un contexte où la vie privée est déjà compromise dans de nombreux domaines – emails, achats en ligne, réseaux sociaux, surveillance vidéo – la possibilité de lire ou de manipuler nos pensées représente une menace particulièrement grave qui ne peut plus être ignorée.