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Une Cour suprême sans âme

by Nicolas Lefèvre

Publié le 27 février 2024 à 14h30. Un projet de réforme constitutionnelle au Pakistan suscite de vives inquiétudes au sein de la communauté juridique, qui craint une remise en cause de l’indépendance de la justice et un renforcement du pouvoir exécutif.

  • Le projet de 27e amendement constitutionnel prévoit la création d’une Cour constitutionnelle fédérale (CCF) dont le juge en chef serait nommé par l’exécutif.
  • Les critiques dénoncent un risque de subordination de la Cour suprême à la CCF et une possibilité d’ingérence politique dans les nominations judiciaires.
  • Des juristes mettent en garde contre des pressions exercées sur les juges et des transferts forcés au sein du système judiciaire.

L’adoption du 27e amendement constitutionnel, actuellement à l’étude, pourrait profondément modifier l’architecture judiciaire pakistanaise. Les opposants à ce texte estiment qu’il porte un coup fatal à l’indépendance du pouvoir judiciaire, un pilier fondamental de l’État de droit. Au cœur des préoccupations se trouve la création d’une Cour constitutionnelle fédérale (CCF), qui, selon les détracteurs, serait placée sous le contrôle direct de l’exécutif.

Un ancien procureur général du Pakistan a mis en garde contre les conséquences d’une telle réforme, soulignant qu’une telle décision ouvrirait une « boîte de Pandore » pour le cadre constitutionnel du pays. Il a notamment critiqué le fait que le Premier ministre aurait le pouvoir de choisir le juge en chef de la CCF parmi les juges de la Cour suprême.

Les inquiétudes portent également sur la possibilité de muter des juges de la Haute Cour sans leur consentement. Selon les critiques, cette disposition pourrait être utilisée pour cibler les juges d’esprit indépendant et créer un climat de peur au sein de la magistrature. Un juriste a souligné que tout juge de la Cour suprême refusant de servir sous l’autorité d’un juge en chef de la CCF considéré comme inférieur hiérarchiquement serait automatiquement considéré comme retraité.

Les observateurs juridiques craignent que la Cour suprême, actuellement l’instance judiciaire suprême du pays, ne soit reléguée au second plan par la CCF, dont la légitimité serait remise en question. Des questions se posent notamment sur la représentativité du Parlement actuel, certains accusant le gouvernement d’avoir obtenu une majorité qualifiée à l’Assemblée nationale à la suite d’un jugement controversé concernant les sièges réservés.

Lors des audiences concernant le 26e amendement, l’avocat Akram Sheikh avait déjà dénoncé un amendement visant à « éviter la responsabilité des élections générales du 8 février ». Ces accusations alimentent les soupçons de manipulation politique autour de la réforme constitutionnelle en cours.

Plusieurs noms circulent pour le poste de juge en chef de la CCF, parmi lesquels ceux des juges Yahya Afridi, Aminuddin Khan, Jamal Khan Mandokhail et Muhammad Ali Mazhar. L’avocat Abdul Moiz Jaferii a qualifié cette réforme de « gouvernement illégitime altérant notre contrat social pour permettre la poursuite de sa prise du pouvoir », ajoutant que « cette fois, c’est encore plus éhonté, car les juges qu’ils veulent enterrer sont déjà affaiblis ». Il a également comparé les changements apportés à l’article 243 à un régime autoritaire, évoquant les exemples de l’Idi Amin et de Kim Jong Un.

L’avocat Sameer Khosa a dénoncé une « tentative claire de détruire un système judiciaire indépendant en remplissant un tribunal de juges triés sur le volet et privilégiés », tandis que Nida Khan a souligné que le projet de 27e amendement « soulève de sérieuses préoccupations constitutionnelles » en modifiant la hiérarchie judiciaire et en limitant les pouvoirs de la Cour suprême et de la Haute Cour.

Asad Rahim Khan a mis en garde contre la « destruction de la Cour suprême et d’une grande partie du système de common law du Pakistan », soulignant que la CCF proposée ne serait liée par aucun précédent judiciaire. Nida Usman Chaudhry a rappelé que le Parlement « n’est pas le seul pilier de l’État » et que l’équilibre des pouvoirs est en train d’être modifié, ce qui pourrait nuire à la nation à long terme.

Enfin, elle a insisté sur le fait que les amendements proposés concernant la retraite obligatoire des juges constituent une nouvelle forme de pression sur la magistrature, avec un message clair : « soit vous vous rangez, soit vous prenez votre retraite ».

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