Publié le 11 décembre 2025 06h00:00. Pour Anoulak Kittikhoun, une approche intégrée du Mékong par l’ASEAN, dépassant les intérêts nationaux, pourrait transformer le fleuve en un modèle de coopération régionale, de développement durable et de prospérité partagée.
- Une nouvelle approche de la gestion du Mékong est nécessaire, passant d’une vision fragmentée à une coopération multisectorielle et multi-pays.
- Le fleuve est un atout stratégique pour tous les pays de l’ASEAN, bien au-delà de ceux qu’il traverse directement, influençant l’énergie, l’agriculture, la pêche et le tourisme.
- Des stratégies concrètes, comme la coordination des barrages et le développement d’énergies renouvelables, sont essentielles pour assurer un avenir durable au bassin du Mékong.
Le Mékong, qui prend sa source sur le plateau tibétain et traverse six pays sur près de 4 800 kilomètres, est bien plus qu’un simple fleuve. Il est le moteur économique de toute une région. La Thaïlande et le Vietnam, par exemple, dépendent largement de ses eaux pour leur production rizicole, tandis que le Laos est devenu un acteur majeur dans le domaine de l’énergie, surnommé la « batterie de l’ASEAN ». Le Cambodge, quant à lui, tire une part importante de ses revenus de la pêche intérieure. Au-delà de l’économie, le Mékong est une artère culturelle reliant des villes emblématiques comme Xishuangbanna (Chine), Chiang Rai (Thaïlande) et Luang Prabang (Laos), jusqu’aux centres industriels de Phnom Penh (Cambodge) et Can Tho (Vietnam).
Pour les pays non riverains de l’ASEAN, le riz cultivé grâce au Mékong est un aliment de base, et pour la Malaisie et Singapour, l’électricité produite par les centrales hydroélectriques du Mékong alimente désormais leurs réseaux. Chaque année, des millions de touristes d’Asie du Sud-Est viennent admirer les paysages uniques du fleuve. En somme, le Mékong représente un enjeu stratégique pour l’ensemble de l’ASEAN.
Cependant, cette richesse est aujourd’hui menacée. Le développement rapide des infrastructures hydroélectriques et des infrastructures modifie le cours du fleuve, l’accumulation de sédiments et les migrations des poissons. Le changement climatique exacerbe les sécheresses et les inondations, impactant la production d’énergie, les récoltes, la pêche, les moyens de subsistance et les écosystèmes touristiques. La rivalité géopolitique a conduit à la multiplication des initiatives de coopération sur le Mékong – de la Commission du Mékong (MRC) à la Coopération Lancang Mékong (LMC) et au Partenariat Mékong-États-Unis – qui, bien qu’apportant des contributions individuelles, peuvent parfois fragmenter la gouvernance du bassin.
Si la coopération au sein de la MRC a permis d’obtenir des résultats positifs, un sentiment croissant persiste : le Mékong est surexploité et sous-gouverné. Divers acteurs, des États riverains aux organisations non gouvernementales et aux universitaires, plaident pour des investissements accrus dans les énergies solaires et éoliennes, un examen approfondi de projets controversés comme le canal Funan Techo au Cambodge, un renforcement de la gouvernance du Mékong et un engagement plus fort de l’ASEAN sur ces questions.
Les approches sectorielles ou bilatérales ne suffiront pas à transformer le Mékong. Il faut une vision stratégique audacieuse, capable de soutenir le développement de tous les pays du bassin, de répondre aux besoins des pays non riverains et de définir les compromis nécessaires pour accroître la connectivité et l’interdépendance. S’inspirant du Plan indicatif du bassin élaboré dans les années 1970 par le Comité du Mékong, soutenu par l’ONU, un nouvel accord pourrait envisager une approche globale, multisectorielle et multi-pays.
Plusieurs pistes concrètes peuvent être explorées. La coordination des opérations des barrages Lancang-Mékong est primordiale. Actuellement, les réservoirs chinois et laotiens libèrent et retiennent l’eau en fonction de la demande énergétique et des conditions météorologiques, ce qui aggrave souvent les inondations et les sécheresses. Un régime de coordination basé sur des règles, soutenu par des données en temps réel et des modèles prédictifs, pourrait optimiser la production d’énergie, atténuer les inondations et les sécheresses, et soutenir l’irrigation. Une gestion adéquate pourrait également garantir le maintien du « flux inversé » du Tonlé Sap, essentiel à la pêche, et limiter l’intrusion de la salinité dans le delta du Vietnam.

De plus, tout nouveau projet majeur sur le Mékong devrait être une véritable entreprise conjointe entre plusieurs gouvernements. S’inspirant du projet binational d’Itaipu (Brésil-Paraguay), le Laos et la Thaïlande pourraient développer des projets hydroélectriques sous forme d’actifs partagés, avec une répartition des coûts et des bénéfices, y compris pour les communautés locales. Les projets impliquant le Myanmar, le Laos et la Chine pourraient suivre le même modèle, avec l’expertise technique de la MRC dès le début.
Enfin, une meilleure coordination des barrages existants et le développement de projets communs encourageraient l’abandon des projets nationaux ayant des impacts environnementaux transfrontaliers importants, au profit de l’expansion des énergies éolienne et solaire, comme en témoignent les complexes éoliens de 600 mégawatts (MW) du Laos (Mousson et Fils Truong), le projet solaire de 1 000 MW d’Oudomxay (Oudomxay) et les centrales solaires flottantes prévues sur les réservoirs. L’exportation de l’énergie du Mékong du Laos vers Singapour s’inscrit dans le cadre du Concept de réseau électrique de l’ASEAN (APG), qui pourrait être renforcé par des câbles sous-marins reliant le Cambodge et/ou le Vietnam à Singapour. La Thaïlande et la Malaisie devraient considérer cette énergie non pas comme une simple importation bilatérale, mais comme une ressource régionale partagée.
En outre, une gestion coordonnée du débit et un développement conjoint pourraient faire du Mékong une voie navigable continue de la Chine au Cambodge et au Vietnam. La navigation fluviale, comme sur le Rhin et le Danube en Europe, offre des avantages considérables en termes de réduction des émissions de dioxyde de carbone (CO₂), de consommation d’énergie et de pollution. Un Mékong entièrement navigable pourrait améliorer la viabilité économique du canal Funan Techo, à condition qu’il soit développé dans le cadre d’une approche coopérative impliquant le Laos et le Vietnam via la MRC. Cela nécessiterait des solutions pour contourner les chutes de Khone. Si les opérations coordonnées en amont profitent également au delta vietnamien, Hanoï serait incité à soutenir l’amélioration de la navigation au Laos et au Cambodge.
Enfin, un nouvel accord garantissant une meilleure gestion du débit, le développement de projets communs, l’annulation des projets nuisibles et une connectivité énergétique améliorée permettrait de préserver les écosystèmes et la biodiversité du Mékong, tout en soutenant le tourisme et la finance durable. Les forêts, les cascades et les villes le long du Mékong pourraient être promues de la source à la mer, et les forêts, parcs et zones humides protégées pourraient générer des crédits de carbone pour les marchés de Singapour et au-delà.
La concrétisation de cet accord nécessite un leadership audacieux et une action coordonnée entre les institutions et les pays. La MRC, le Centre d’eau de la LMC, l’Institut du Mékong et l’ASEAN devraient collaborer à la conception technique de cet ensemble, étudier les aspects pertinents et présenter des propositions lors des réunions ministérielles et des sommets des dirigeants. Les partenaires de développement et les banques multilatérales pourraient apporter un soutien financier et faciliter les négociations. Il est temps de dépasser les approches fragmentées et de forger une vision collective à la hauteur de l’importance du Mékong.
Note de l’éditeur :
ASEANFocus+ est une publication du Centre d’études de l’ASEAN.
