Publié le 23 novembre 2025 à 03h00. Le déploiement d’un porte-avions américain dans les Caraïbes, conjugué à des déclarations laissant présager une intervention militaire au Venezuela, suscite des inquiétudes en Colombie, qui se retrouve face à un dilemme géopolitique délicat.
- La présence accrue de forces américaines dans la région pourrait mener à une intervention au Venezuela, malgré l’absence de mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
- La Colombie, cherchant à renouer avec les États-Unis, se voit confrontée à un choix difficile : soutenir une action potentiellement illégale au regard du droit international ou risquer des tensions avec Washington.
- Une intervention militaire pourrait entraîner un afflux massif de réfugiés vénézuéliens vers la Colombie et perturber les relations économiques entre les deux pays.
La tension monte autour du Venezuela. Le déploiement du porte-avions USS Gerald R. Ford en mer des Caraïbes, aux côtés du groupe amphibie Iwo Jima et d’une unité expéditionnaire maritime embarquée, alimente les spéculations sur une possible intervention américaine. Des sources américaines suggèrent que l’administration Trump aurait déjà pris une décision à ce sujet, même sans l’aval des Nations Unies.
La Colombie observe attentivement la situation, consciente des implications potentielles d’une action militaire américaine sur son territoire. Le gouvernement de Gustavo Petro se trouve dans une position délicate, tiraillé entre son désir de rétablir des relations constructives avec les États-Unis et le respect du droit international.
Selon des informations rapportées par les médias américains, l’aile latine du Parti Républicain, menée par le secrétaire d’État Marco Rubio, insiste sur la nécessité d’une intervention pour renverser le président vénézuélien Nicolás Maduro et mettre fin à ce qu’ils qualifient de “guerre” menée par des groupes armés comme les “Soleils”, accusés de trafic de cocaïne et de fentanyl vers les États-Unis.
L’intervention militaire envisagée par Washington soulève des questions juridiques fondamentales. Angélique Jiménez, directrice du programme Commerce international et affaires de l’Université Simón Bolívar, explique :
« Sachant qu’il n’y a pas de mandat express du Conseil de sécurité de l’ONU et qu’il n’y a aucune attaque armée en cours ou imminente de la part du Venezuela, l’intervention des États-Unis n’a aucune base légale au regard du droit international. »
Angélique Jiménez, directrice du programme Commerce international et affaires de l’Université Simón Bolívar
Elle précise que la doctrine de la Responsabilité de Protéger (R2P), souvent invoquée pour justifier des interventions humanitaires, n’autorise pas un pays à agir unilatéralement.
« L’interprétation dominante est que tout recours à la force au nom de la R2P doit être autorisé par le Conseil de sécurité de l’ONU et que la doctrine de “l’intervention humanitaire unilatérale” reste très contestée et n’est pas clairement reconnue comme droit coutumier. »
Angélique Jiménez, directrice du programme Commerce international et affaires de l’Université Simón Bolívar
Pour la Colombie, soutenir une intervention américaine non autorisée par l’ONU serait une violation de la Charte des Nations Unies et du principe de non-intervention dans les affaires intérieures d’autres États. Cela pourrait également nuire à l’image de la Colombie en tant qu’État respectueux du droit international et compromettre son rôle dans la résolution pacifique des conflits.
Un changement de régime au Venezuela pourrait certes conduire à une plus grande stabilité, mais la Colombie risquerait d’être perçue comme un “co-auteur ou complice” d’une violation du droit international. Elle pourrait également subir des critiques de la part d’organisations régionales comme la CELAC ou l’UNASUR, ainsi que de pays comme la Chine, la Russie ou les membres de l’Union européenne.
En outre, une intervention pourrait entraîner un afflux massif de réfugiés vénézuéliens vers la Colombie, déjà confrontée à la présence de 1,8 à 2,5 millions de Vénézuéliens bénéficiant du Statut de protection temporaire des migrants vénézuéliens (ETPV). Selon Eduardo Palencia, directeur de Sciences politiques et gouvernement à l’Université Simón Bolívar,
« L’exode vers notre pays pourrait s’intensifier, car les gens fuiraient une éventuelle occupation militaire. »
Eduardo Palencia, directeur de Sciences politiques et gouvernement à l’Université Simón Bolívar
Les impacts économiques seraient également significatifs. L’économiste Robert Morales souligne que la Colombie est fortement dépendante des États-Unis pour ses exportations (environ 80%), ce qui la rend vulnérable aux éventuelles sanctions ou restrictions commerciales. Les secteurs du palmier à huile, de l’agriculture et de l’exploitation minière, situés dans les régions frontalières, seraient particulièrement touchés.
Le gouvernement Petro, qui a récemment tempéré son discours envers les États-Unis suite à des décisions controversées de l’administration Trump, comme son inclusion dans la “Liste Clinton”, devra prendre une décision délicate. Une position contraire aux intentions de Washington pourrait entraîner des représailles, notamment des sanctions et une intensification des tensions.
Les groupes illégaux présents en Colombie pourraient également être pris pour cible par les forces étrangères, selon Palencia. Le sénateur américain Bernie Moreno a d’ailleurs annoncé des démarches pour inclure le “Clan du Golfe” et les dissidents des FARC sur une liste d’organisations terroristes.
En résumé, la Colombie se trouve à un carrefour. Toute décision prise par le gouvernement Petro aura des conséquences importantes, tant sur le plan politique que économique et social. La meilleure solution, selon certains observateurs, serait une négociation conduisant au départ de Maduro et du chavisme du pouvoir.
