Un quotidien norvégien a inversé la tendance face à un concurrent mieux doté en ressources en misant sur l’intelligence artificielle pour dénicher des informations et approfondir ses enquêtes locales. iTromsø, basé à Tromsø, en Norvège, a transformé sa stratégie pour rester pertinent dans un paysage médiatique en mutation.
Il y a quelques années, l’équipe d’iTromsø a constaté qu’elle était systématiquement devancée par son concurrent local en termes de couverture de l’actualité. « Nous perdions la bataille de l’information. Pour chaque reportage sur lequel nous avions une personne, elle en avait quatre ou cinq », a expliqué Lars Adrian Giske, responsable de l’IA d’iTromsø, lors d’un forum sur l’IA à Paris.
La réponse a été une stratégie en trois points axée sur l’IA : automatiser les tâches répétitives pour libérer du temps aux journalistes, investir dans le journalisme de données pour identifier des informations locales pertinentes, et renforcer le journalisme factuel pour contrer la désinformation.
Le premier projet concret, baptisé « Our City », a consisté à croiser des données publiques – registres fiscaux, registres fonciers et automobiles – pour révéler des tendances et des inégalités au sein de la ville. L’équipe a ainsi mis en lumière « une inégalité cachée massive d’une zone à l’autre de la ville », selon Lars Adrian Giske. Une initiative similaire portant sur l’industrie de la pêche a révélé des fraudes et des pratiques illégales.
Si ces enquêtes ont porté leurs fruits, elles se sont avérées chronophages. Pour accélérer le processus, iTromsø a collaboré avec IBM pour développer une plateforme de données dédiée au suivi du développement urbain. Le résultat, DJINN (Data Journalism Interface for Newsgathering and Notifications), extrait, résume et classe les documents des archives municipales en fonction de leur pertinence, grâce à un système de notation élaboré avec l’aide des journalistes.
« Au lieu de passer deux heures à faire ce travail, ils y consacrent cinq minutes, puis commencent à appeler leurs sources et à travailler sur l’article », a précisé Lars Adrian Giske. En une semaine, DJINN a permis la publication de six articles.
Cette efficacité accrue permet aux journalistes de se concentrer sur l’essentiel : le travail de terrain et les entretiens. « Cela libère du temps pour faire le travail important, le travail humain, qui consiste à sortir et à parler aux gens. C’est ainsi que vous rendez ce genre d’actualité pertinent pour nos lecteurs », a-t-il souligné.
Le succès de DJINN a incité Polaris Media, le groupe auquel appartient iTromsø, à déployer la plateforme dans 35 autres rédactions locales. La plupart ont constaté une augmentation de la production d’articles sur le développement urbain et une hausse du trafic sur leurs sites web.
Polaris Media a également mis en place un réseau de cinq laboratoires régionaux d’IA, intégrés à des rédactions locales, dont celle d’iTromsø. Ces laboratoires sont chargés de la recherche et du développement en matière d’IA, en étroite collaboration avec les journalistes. Un forum centralisé sur l’IA et les produits assure la coordination et le partage des connaissances entre les différents laboratoires.
L’approche adoptée par Polaris Media combine « créativité ascendante, coordination centrale et alignement descendant », selon Lars Adrian Giske. Le groupe définit l’orientation et fournit l’infrastructure, mais laisse aux rédactions locales la liberté de développer et d’adapter les outils à leurs besoins spécifiques.
La prochaine étape pour l’équipe d’iTromsø est de créer une plateforme de données pour le journalisme d’investigation, capable de croiser des données provenant de sources diverses et d’automatiser la recherche initiale grâce à l’apprentissage automatique et à l’IA générative.
Malgré ces avancées technologiques, Lars Adrian Giske insiste sur le rôle irremplaçable des journalistes. « Le journalisme est une mission humaine de transparence, d’accès à l’information et de narration d’histoires importantes. Aucun système d’agents ne peut faire cela à l’heure actuelle. Ils peuvent produire des choses qui ressemblent à du journalisme, mais ce n’est pas du journalisme », a-t-il affirmé. L’objectif reste de raconter des histoires qui trouvent un écho auprès des lecteurs et qui leur donnent les moyens d’agir dans leur communauté.
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