Home AffairesVive le Mexique ! Madrid accueille 450 pièces ethnographiques dans le cadre d’une stratégie de diplomatie culturelle pour panser les blessures

Vive le Mexique ! Madrid accueille 450 pièces ethnographiques dans le cadre d’une stratégie de diplomatie culturelle pour panser les blessures

by Amélie Bernard

Publié le 31 octobre 2025. Une vaste exposition à Madrid, regroupant des œuvres exceptionnelles du patrimoine mexicain, se présente comme un geste diplomatique visant à apaiser les tensions historiques entre l’Espagne et le Mexique, tout en interrogeant la décolonisation des musées.

  • L’exposition « La moitié du monde. Les femmes indigènes du Mexique » se déploie sur quatre sites majeurs de Madrid : le Musée Archéologique National, l’Institut Cervantes, le Musée Thyssen-Bornemisza et la Casa de México en España.
  • Le projet s’inscrit dans un contexte de dialogue difficile entre les deux pays, suite à une demande de excuses de la part du Mexique pour les abus commis pendant la Conquête.
  • Parallèlement, l’Espagne entame un processus de réexamen de ses collections muséales dans une optique de décolonisation et envisage la restitution de certaines œuvres.

Madrid accueille une exposition d’envergure exceptionnelle, rassemblant des pièces du patrimoine mexicain qui n’avaient jamais quitté leur pays d’origine. Cette initiative, intitulée « La moitié du monde. Les femmes indigènes du Mexique », est bien plus qu’une simple présentation artistique : elle constitue une tentative de réconciliation diplomatique entre l’Espagne et le Mexique, après une période de tensions liées à la mémoire de la colonisation.

L’exposition, qui s’articule autour de la reconnaissance des cultures originaires et du rôle central des femmes dans les communautés indigènes, se déploie sur quatre lieux emblématiques de la capitale espagnole : le Musée Archéologique National, l’Institut Cervantes, le Musée Thyssen-Bornemisza et la Casa de México en España. Le Musée Archéologique National explorera le contexte social des femmes indigènes, du passé préhispanique à nos jours. L’Institut Cervantes se penchera sur l’expression textile comme forme de transmission culturelle. Le Musée Thyssen-Bornemisza exposera le mobilier funéraire de la « Reine Rouge » de Palenque, figure historique maya du VIIe siècle, témoignant du pouvoir et de l’influence des femmes dans les élites dirigeantes. Enfin, la Casa de México en España offrira une vision approfondie de la spiritualité et des pratiques rituelles féminines.

Ce projet intervient dans un contexte diplomatique délicat. En mars 2019, l’ancien président mexicain Andrés Manuel López Obrador avait adressé une lettre au roi Felipe VI d’Espagne, sollicitant des excuses pour les abus commis durant la Conquête. Il proposait également de créer un récit commun des faits pour initier une ère de réconciliation. La demande avait été publiquement rejetée par le gouvernement espagnol, qui estimait qu’il fallait contextualiser les événements selon leur époque.

Malgré ces tensions, l’arrivée au pouvoir de Claudia Sheinbaum au Mexique semble ouvrir la voie à un dialogue constructif. Lors de la Foire Internationale du Livre de Guadalajara, fin novembre 2024, les ministres de la Culture des deux pays ont annoncé un programme d’expositions conjointes, dont celle-ci est la première pierre. La Foire du Livre de Guadalajara a été le théâtre d’une ambiance tendue, mais a finalement permis de poser les bases d’une nouvelle coopération.

Parallèlement à cette initiative, l’Espagne a lancé un programme de décolonisation de ses musées. Le ministre de la Culture, Ernest Urtasun, a déclaré qu’un processus d’examen des collections des musées d’État était en cours, afin de dépasser un cadre colonial ou ethnocentrique. Le Collectivo Ayllu a ainsi été chargé d’analyser de manière critique les vêtements présents dans les collections du Musée de l’Amérique et du Musée du Costume, afin de révéler comment ils perpétuent des divisions raciales et de genre, tout en soulignant leur potentiel comme outil de résistance.

La commissaire de l’exposition, Karina Romero Blanco, souligne l’importance de diffuser le patrimoine de chaque pays, tout en reconnaissant la complexité de la question de la restitution. Elle estime qu’il est légitime de renvoyer au Mexique les pièces qui ont été sorties illégalement, par le biais du marché noir ou d’autres voies.

L’exposition met en lumière la richesse culturelle du Mexique, pays comptant 74 peuples originaires et 68 langues nationales. Certaines des pièces présentées quittent le Mexique pour la première fois de leur histoire. L’espace d’exposition dépasse les 1 000 mètres carrés, témoignant de l’ampleur de ce projet.

La question de la réparation ou de la compensation pour les abus commis par l’Espagne il y a cinq siècles reste difficile à résoudre. La première étape consiste à réorganiser les collections des musées, en mettant en évidence la barbarie qui se cache derrière ces objets. La restitution de certaines œuvres à leurs pays d’origine est également envisagée. Le Musée de l’Amérique, en particulier, pourrait être concerné par ce processus, avec ses 25 000 pièces provenant d’Amérique, issues de l’expropriation, de l’achat ou du don dans un contexte d’inégalité. Le célèbre trésor précolombien Quimbaya, composé de 122 objets en or, est réclamé par la Colombie depuis 2017.

Comme le rappellent Eve Tuck et Wayne Yang, des spécialistes des études décoloniales, « la décolonisation n’est pas une métaphore », mais un processus complexe qui exige une remise en question profonde des structures de pouvoir et des représentations culturelles.

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