Home SantéVous laissez tout pour plus tard ? Des scientifiques japonais ont trouvé la raison dans le cerveau | Science

Vous laissez tout pour plus tard ? Des scientifiques japonais ont trouvé la raison dans le cerveau | Science

by Sophie Martin

Publié le 10 janvier 2026 04:30:00. Pourquoi procrastinons-nous même lorsque nous savons ce que nous devons faire ? Une nouvelle étude révèle que notre cerveau possède un mécanisme de freinage qui peut empêcher l’action, même si la récompense est claire, remettant en question les théories traditionnelles sur la motivation.

  • Des scientifiques ont identifié un circuit cérébral qui évalue l’inconfort d’une tâche avant même de considérer sa récompense.
  • Cette découverte suggère que la procrastination n’est pas simplement un manque de motivation, mais un processus neurologique complexe.
  • Diviser les tâches en étapes plus petites et réduire le stress environnemental pourraient être des stratégies efficaces pour surmonter ce blocage.

Nous avons tous connu ce phénomène : au lieu de nous concentrer sur une tâche importante, nous nous laissons distraire par des activités futiles, comme regarder des vidéos en ligne ou effectuer des tâches ménagères inutiles. Ce comportement, souvent attribué à un manque de volonté ou à une mauvaise gestion du temps, pourrait avoir une explication plus profonde, ancrée dans le fonctionnement même de notre cerveau.

Longtemps, la motivation a été envisagée comme une question d’incitations : l’absence d’action serait due à une valorisation insuffisante de la récompense potentielle. Cependant, une recherche approfondie sur l’activité cérébrale lors de la procrastination remet en question cette hypothèse. Une équipe de scientifiques de l’Université de Kyoto, dirigée par Ken-Ichi Amemori, a publié une étude dans la revue Biologie actuelle (http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2025.12.035) qui propose un nouveau modèle : le cerveau peut évaluer la nécessité d’une action tout en bloquant son exécution.

Pour comprendre ce mécanisme, les chercheurs ont mené des expériences sur des singes, dont le système de motivation est comparable à celui des humains. Les animaux, privés d’eau avant l’expérience, ont été confrontés à deux types de tests. Dans le premier, ils pouvaient actionner deux leviers pour obtenir différentes quantités d’eau, permettant ainsi d’évaluer l’implication de chaque circuit neuronal dans la motivation. Dans le second, ils pouvaient choisir entre une petite gorgée d’eau sans inconfort, ou une gorgée plus importante accompagnée d’un jet d’air désagréable sur le visage.

Comme nous le faisons lorsque nous hésitons à commencer une tâche difficile, les singes ont évalué si la quantité d’eau supplémentaire valait la peine de supporter l’inconfort du jet d’air. Ces expériences ont permis d’identifier un circuit cérébral qui agit comme un frein à la motivation : il ne juge pas si la récompense est intéressante, mais si l’action vaut la peine d’être entreprise. Ce circuit relie le striatum ventral (SV) et le pallidum ventral (PV), deux structures situées au sein des noyaux gris centraux, une région profonde du cerveau impliquée dans le plaisir et la motivation.

L’étude révèle que la motivation repose sur deux variables distinctes, codées par des systèmes neuronaux différents : le calcul coût-bénéfice, qui évalue l’attrait de la récompense et la gravité de la punition, et la probabilité de ne pas vouloir agir. Ces deux mécanismes, conservés au cours de l’évolution, ont permis à nos ancêtres de survivre en évitant les situations potentiellement dangereuses.

Le striatum ventral s’active lorsqu’on anticipe une expérience désagréable, difficile ou émotionnellement exigeante, sans tenir compte de la récompense finale. Le pallidum ventral, quant à lui, agit comme un interrupteur pour initier et maintenir une action. Les chercheurs ont observé que lorsque les singes pouvaient choisir entre une quantité d’eau plus importante avec un jet d’air et une quantité plus petite sans, le striatum ventral, responsable de l’anticipation de l’inconfort, était plus actif. En revanche, lorsqu’ils ne pouvaient choisir qu’entre différentes quantités d’eau, c’était le pallidum ventral qui dominait.

Lorsque les deux régions étaient connectées, l’avertissement d’inconfort émis par le striatum ventral pouvait bloquer l’activation du pallidum ventral, empêchant ainsi le début de l’action. Cependant, en désactivant la communication entre ces deux groupes de neurones grâce à une technique appelée chimiogénétique, les chercheurs ont constaté que cela suffisait à libérer le frein de la motivation. Les singes ont alors abordé la tâche gratifiante avec moins d’hésitation, malgré l’inconfort anticipé.

Décomposer la tâche

Cette découverte représente un changement de perspective important. Se fixer des objectifs ambitieux, se rappeler l’importance d’une tâche ou subir une pression extérieure agit sur le circuit de la valeur perçue, mais ne désactive pas le frein du striatum ventral.

« Lorsque la motivation est altérée au niveau de l’initiation, réduire les signaux qui conduisent au désengagement, tels que le coût anticipé du démarrage, peut être plus efficace que simplement augmenter les incitations. »

Ken-Ichi Amemori, chercheur à l’Université de Kyoto

Diviser une tâche en étapes plus petites ou réduire l’exposition au jugement ou à l’évaluation peut être une stratégie efficace pour surmonter ce blocage.

Le chercheur souligne également que les environnements de travail stressants et les notifications constantes d’e-mails ou de messages sur les téléphones portables peuvent maintenir le circuit striatal ventral en état d’alerte permanent, générant un sentiment de rejet. À long terme, cela peut entraîner des changements plastiques et structurels dans la voie SV-PV, déséquilibrant le système et conduisant à une déconnexion excessive, un trouble clinique connu sous le nom d’avolition.

D’un point de vue social, réduire les sources de stress continu pourrait contribuer à prévenir une surcharge chronique de ce circuit, qui finirait par freiner la motivation. Pour Amemori, une hiérarchisation claire des tâches ou la création d’environnements de travail ou scolaires favorisant la récupération après des efforts intenses peuvent être aussi importants que les interventions individuelles.

L’étude a également révélé que tous les singes ne réagissaient pas de la même manière à la possibilité du jet d’air. Certains étaient plus facilement paralysés par l’anticipation de l’inconfort que d’autres, ce qui suggère que la paralysie due au stress pourrait avoir une base neurobiologique identifiable, et ne pas être simplement une question de personnalité ou de caractère. Ces connaissances pourraient être utiles aux personnes pour lesquelles l’incapacité d’agir constitue un problème sérieux.

« Nos résultats suggèrent que l’absence de motivation pourrait refléter un déséquilibre dans le circuit SV-VP. »

Ken-Ichi Amemori, chercheur à l’Université de Kyoto

En théorie, il serait possible de développer des thérapies pour moduler cet équilibre. La stimulation cérébrale profonde (SCP) pourrait être une option, mais elle nécessite une intervention neurochirurgicale et ne serait appropriée que dans des cas soigneusement sélectionnés.

Des techniques de neuromodulation moins invasives, telles que la stimulation magnétique transcrânienne (SMT) et les approches basées sur les ultrasons, sont également en cours de développement. Ces méthodes pourraient s’avérer prometteuses à l’avenir, mais nécessitent une validation supplémentaire en termes de sécurité, de spécificité et d’efficacité clinique. Des médicaments pourraient également être envisagés, car le pallidum ventral contient des récepteurs opioïdes, mais ces médicaments pourraient avoir de nombreux effets secondaires indésirables.

Enfin, Amemori souligne que le frein motivationnel remplit probablement une fonction adaptative et conservée au cours de l’évolution, aidant les individus à éviter de s’engager dans des situations excessivement coûteuses ou dangereuses. L’affaiblir sans discernement pourrait accroître la vulnérabilité à l’épuisement, à la prise de risque excessive ou à la difficulté à se déconnecter de contextes stressants. Toute intervention thérapeutique devrait donc être soigneusement calibrée et évaluée dans un cadre éthique rigoureux.

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