Publié le 11 janvier 2024 19h42. En Argentine, l’école publique, autrefois pilier de l’égalité sociale, est confrontée à une crise profonde, exacerbée par les politiques d’austérité budgétaire du nouveau gouvernement. Un reportage au cœur d’un établissement de Buenos Aires révèle les défis auxquels sont confrontés élèves et enseignants.
- L’école publique argentine souffre d’un manque de moyens, avec des journées scolaires réduites, des enseignants multipliant les établissements et des grèves fréquentes.
- Les classes moyennes et supérieures argentines évitent massivement les écoles publiques, préférant le secteur privé.
- Le nouveau président, Javier Milei, met en œuvre une politique d’austérité radicale qui risque d’aggraver la situation de l’éducation publique.
Quand on évoque l’école publique à Buenos Aires, un froncement de sourcils est souvent la réaction. L’idée même d’inscrire son enfant dans un établissement d’État suscite l’inquiétude, voire le rejet, chez de nombreux Argentins de la classe moyenne et aisée. « Je préfère largement une école privée », « Je ne fais confiance qu’aux hôpitaux privés », entend-on fréquemment. Cette méfiance est-elle justifiée ?
Le quartier de Liniers, situé au sud-ouest de la capitale, Buenos Aires, offre un contraste saisissant avec les quartiers huppés de Puerto Madero ou de Recoleta, souvent surnommé le « Paris d’Amérique du Sud ». C’est un quartier populaire, où vivent de nombreuses familles ouvrières. C’est là que se trouve l’école secondaire publique que nous avons visitée. L’établissement, un bâtiment de deux étages aux murs bleu ciel, ne détonne pas particulièrement dans son environnement résidentiel. De l’extérieur, il est difficile de se faire une idée de l’ambiance qui y règne, mais les rires et les conversations qui s’échappent des salles de classe laissent présager une atmosphère animée.
L’école compte une dizaine de salles de classe, ainsi que des salles d’étude, une salle d’art, une salle de sciences et une salle de musique. Les élèves travaillent à des tables en plastique, simples mais fonctionnelles. L’environnement ne semble pas défavorable à l’apprentissage.
Marcela Bruno, 56 ans, la directrice de l’établissement, nous a accueillis avec un sourire chaleureux. Vétérane de l’enseignement argentin, elle enseigne depuis plus de trente ans. Au fil de notre visite, elle nous explique en détail le fonctionnement de l’école et les défis auxquels elle est confrontée. Son attitude est empreinte de gentillesse et de détermination.
L’Argentine est aujourd’hui profondément divisée politiquement. Depuis décembre 2023, le pays est dirigé par Javier Milei, un économiste libertarien de droite qui prône une politique d’austérité budgétaire radicale. Il entend réduire les dépenses publiques de manière drastique, comme s’il maniait une tronçonneuse. Voir cette série #04. L’opposition est constituée des forces de gauche, qui ont gouverné le pays jusqu’à récemment et qui mettent l’accent sur la redistribution des richesses et l’amélioration de la protection sociale, notamment à travers l’éducation et la santé publiques.
Ces clivages ont des racines profondes dans l’histoire argentine. Le pays a longtemps été marqué par l’influence du péronisme, une idéologie politique développée par le président Juan Perón (1946-1955, 1973-1974), qui mettait l’accent sur les droits des travailleurs et l’amélioration de la protection sociale. Les gouvernements successifs inspirés par le péronisme ont rendu l’enseignement gratuit dans les écoles publiques, jusqu’à l’université, et ont en principe garanti l’accès gratuit aux soins de santé dans les hôpitaux publics. Voir cette série #07.
L’idée d’une société où chacun aurait un accès égal à l’éducation et aux soins de santé est séduisante, mais elle se heurte à la réalité des contraintes financières. L’émission de monnaie pour financer la protection sociale peut entraîner une inflation galopante, un problème chronique en Argentine. Javier Milei a promis de s’attaquer à ce problème avec détermination, en réduisant les dépenses publiques.
Si les ressources financières sont limitées, la qualité des services publics risque de se dégrader, même s’ils restent gratuits. L’école publique argentine, dont la qualité était déjà en déclin avant l’arrivée de Milei au pouvoir, est-elle condamnée ? Que se passera-t-il si le gouvernement persiste dans sa politique d’austérité ?
La directrice Bruno nous a conduits au bout du couloir et a ouvert la porte de la salle d’étude. Une vingtaine d’élèves étaient concentrés sur leurs travaux. Leurs visages étaient souriants et certains levaient la main pour répondre aux questions de leur professeur. « Il n’y a pas de problème, n’est-ce pas ? » Cette première impression ne s’est pas démentie. Cependant, en discutant avec la directrice Bruno, il est devenu clair que les écoles publiques sont confrontées à des défis complexes et difficiles à surmonter.
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