Les normes internationales, autrefois considérées comme des détails techniques, façonnent désormais de manière prépondérante l’économie mondiale et le commerce international, au risque de marginaliser les pays en développement. Une nouvelle étude de la Banque mondiale alerte sur le fait que ces pays ont trop peu de poids dans l’élaboration de ces règles, qui déterminent de plus en plus l’accès aux marchés et la compétitivité des entreprises.
L’influence des normes dépasse aujourd’hui celle de nombreux accords commerciaux, selon l’analyse de la Banque mondiale. L’exemple des conteneurs maritimes standardisés, qui ont révolutionné le commerce manufacturier, illustre la manière dont des règles techniques peuvent avoir des conséquences économiques majeures. À l’heure actuelle, les mesures non tarifaires – exigences d’étiquetage, normes sanitaires, etc. – concernent près de 90 % du commerce mondial, contre seulement 15 % à la fin des années 1990.
Le rapport souligne que ces normes sont souvent définies par les économies avancées, qui disposent des ressources nécessaires pour imposer des standards élevés. Les entreprises des pays en développement se retrouvent alors confrontées à des spécifications inadaptées à leurs capacités, ce qui freine leur développement et leur compétitivité. Il ne s’agit plus de simples réglementations, mais d’une véritable infrastructure économique qui doit être abordée de manière stratégique.
La Banque mondiale constate un déséquilibre flagrant : la plupart des pays en développement ne siègent qu’à moins d’un tiers des comités techniques chargés de l’élaboration des normes internationales. De ce fait, les règles concernant des secteurs clés comme la 5G, l’intelligence artificielle, la sécurité alimentaire ou les technologies vertes sont souvent établies sans tenir compte de leurs besoins et de leurs perspectives. Cette absence de participation limite leur capacité à s’adapter aux nouvelles technologies et à développer leurs industries locales.
Certains gouvernements adoptent même aveuglément des normes strictes issues des pays développés, sans les adapter à leur contexte national. Cela entraîne une augmentation des coûts de conformité, entrave la production locale et complique le développement des petites entreprises.
Pour inverser cette tendance, la Banque mondiale propose une approche en trois étapes : adapter, aligner, et enfin, contribuer à l’élaboration des normes. Dans un premier temps, les pays en développement devraient adapter les normes internationales à leurs capacités locales, afin de permettre aux entreprises de progresser sans être immédiatement submergées par des exigences trop élevées. Ensuite, l’alignement sur les normes mondiales facilitera l’accès aux marchés d’exportation et réduira les doublons. Enfin, à mesure que leurs capacités se renforceront, ils pourront participer activement à la création de nouvelles normes et influencer les technologies de demain.
L’expérience du Japon d’après-guerre, qui a mis l’accent sur les systèmes de qualité et les normes industrielles, est citée en exemple. Cette stratégie a permis au pays de se développer rapidement et de devenir un leader dans la production manufacturière à haute valeur ajoutée.
« Le choix, la mise en œuvre et l’amélioration périodique des normes dans tous les domaines – économie, société, environnement et gouvernance – sont au cœur du développement, car le développement consiste en fin de compte à améliorer le niveau de vie », a déclaré Indermit Gill, économiste en chef de la Banque mondiale. Il a également souligné que des choix inappropriés, une mauvaise mise en œuvre ou l’exclusion des processus de normalisation mondiale peuvent avoir des conséquences coûteuses pour les pays en développement, tandis qu’une participation active peut générer des gains considérables.
Le rapport de la Banque mondiale met en évidence un changement profond dans la manière dont le pouvoir économique mondial est exercé. Les nations se font désormais concurrence non plus seulement par le biais des droits de douane ou des accords commerciaux, mais aussi par le biais de règles techniques qui déterminent l’accès aux marchés, en particulier dans les secteurs émergents tels que les services numériques, l’énergie propre et la fabrication de pointe.
La demande mondiale de normes est en forte croissance : plus de la moitié des 20 000 normes ISO ont été publiées après l’an 2000, et plus de 7 000 rien qu’en 2024. Cette expansion rapide souligne la nécessité d’une participation mondiale pour garantir que les normes reflètent la diversité des contextes de développement et ne servent pas uniquement les intérêts des économies dominantes.
Une participation inclusive à l’élaboration des normes peut avoir des effets positifs concrets sur les travailleurs, les consommateurs et les petites entreprises, en améliorant la sécurité, en élargissant l’accès aux services et en soutenant les producteurs locaux. À l’inverse, des normes inadaptées peuvent augmenter les coûts, restreindre l’accès au marché et freiner les progrès vers les objectifs de développement durable.
