Publié le 15 novembre 2025 à 07h05. La cybersécurité est entrée dans une nouvelle ère où la prévention est devenue illusoire, laissant les entreprises et les individus se préparer à l’inévitable piratage. Un expert argentin tire la sonnette d’alarme sur une « polycrise » numérique en pleine expansion, alimentée par l’intelligence artificielle et des cybercriminels de plus en plus sophistiqués.
- Entre 400 000 et 500 000 nouvelles vulnérabilités de sécurité sont découvertes chaque jour.
- Le temps moyen de résolution de ces failles est estimé à deux ans, laissant un large champ d’action aux attaquants.
- Seul un quart des cybercrimes sont signalés aux autorités, masquant l’ampleur réelle de la menace.
Le monde de la cybersécurité a connu un changement de paradigme. Autrefois axée sur la prévention des attaques, la stratégie actuelle consiste désormais à se préparer et à réagir face à l’inévitable compromission, explique Gabriel Zurdo, fondateur et PDG de BTR Consulting, une voix influente en matière de cybersécurité en Amérique latine. « Aujourd’hui, le paradigme a changé : c’est ainsi que je me prépare et réagis lorsque je me fais pirater », a-t-il déclaré lors d’un entretien de deux heures dans les bureaux de son entreprise à Buenos Aires.
Selon lui, la course entre les attaquants et les défenseurs est déséquilibrée, les premiers ayant clairement l’avantage. Le nombre de menaces « Zero Day » – des vulnérabilités de sécurité inconnues des fabricants – s’élève à un chiffre alarmant : entre 400 000 et 500 000 par jour. Le délai de résolution de ces failles, souvent de deux ans, offre aux cybercriminels une fenêtre d’opportunité considérable. À cela s’ajoute un manque de signalement : seulement un cybercrime sur quatre est communiqué aux autorités.
Les attaques ne sont plus l’œuvre de simples hackers isolés, mais d’organisations criminelles structurées, opérant comme de véritables cartels. Ces groupes échangent des données personnelles comme des matières premières, exploitant des informations de plus en plus complètes sur leurs victimes. « Votre email, votre téléphone, votre compte bancaire, vos déplacements, vos réseaux sociaux… Aujourd’hui, ils peuvent demander votre interaction numérique complète et la recevoir comme s’il s’agissait d’un dossier de renseignement. Et cela se paye », souligne M. Zurdo.
L’essor de l’intelligence artificielle a marqué un tournant décisif. Le malware brésilien « Trous » en est un exemple frappant : il infecte les appareils, désactive les antivirus, identifie les services bancaires en ligne et clone les sites web. Mais la véritable innovation réside dans l’automatisation du processus. « Maintenant, c’est avec un bot, c’est automatique », explique l’expert. « Comment la cybercriminalité a-t-elle gagné grâce à l’IA ? En volume et en vitesse. Elle nuit à plus de personnes en moins de temps. »
Les données de Microsoft confirment cette accélération : les incidents impliquant des acteurs étrangers utilisant l’intelligence artificielle ont été multipliés par dix entre 2023 et 2025. Plus de 200 cas ont été enregistrés en un seul mois en juillet dernier. Un rapport récent met en évidence l’utilisation de l’IA par la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord pour intensifier les cyberattaques et la désinformation contre les États-Unis.
En 2024, BTR Consulting a recensé le vol de 1 milliard d’identifiants via des logiciels malveillants. La Commission fédérale du commerce des États-Unis a quant à elle enregistré des pertes de 12,5 milliards de dollars dues aux cyberarnaques, soit une moyenne de 9 000 $ par victime.
Le rançongiciel – l’enlèvement de données contre rançon – a connu une augmentation de 20 % en 2024, représentant 41 % de toutes les attaques réussies. Mais ce qui inquiète particulièrement, ce n’est pas seulement le nombre, mais aussi la sophistication des méthodes. « Ils ont des blogs où ils publient leurs vols, leurs porte-parole, leurs négociateurs. C’est un processus commercial », décrit M. Zurdo.
Le modus operandi est méticuleux : les logiciels malveillants sont installés des semaines à l’avance, les systèmes sont analysés, les données sont copiées, puis chiffrées. Les victimes disposent de 72 heures pour payer une rançon en cryptomonnaie. À défaut, les données sont divulguées. Une tactique récente consiste à contacter directement les clients de l’entreprise piratée : « Nous avons vos informations. S’ils ne paient pas, vous nous payez et nous ne les publierons pas. »
BTR Consulting prévoit que 75 % des organisations seront victimes d’au moins une attaque en 2025. Le principal obstacle reste l’anonymat des cybercriminels. « Nous ne savons pas qui ils sont physiquement, quels sont leurs noms, où ils se trouvent. Nous ne savons pas comment aller les chercher, nous ne pouvons pas les juger, nous ne pouvons pas les mettre en prison », déplore M. Zurdo.
L’expert exprime une vive inquiétude quant à la vulnérabilité des mineurs. Treize provinces argentines ont récemment réglementé Roblox, un jeu pour enfants que M. Zurdo qualifie sans hésitation de « paradis des pédophiles ». « 65 % des parents offrent une tablette ou un téléphone à nos enfants entre quatre et cinq ans. À onze ans, ils en sont des utilisateurs intensifs. À neuf ans, certains plus tôt, ils voient pour la première fois des images sexuelles explicites », énumère-t-il.
L’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux et aux plateformes de jeux aux mineurs de moins de 13 ans dans les écoles, mais M. Zurdo estime que ces mesures sont insuffisantes. « Le contrôle parental est devenu inefficace. Les enfants ont naturalisé l’accès à la technologie », souligne-t-il. Seul un mineur sur dix signale une situation suspecte en ligne.
Malgré les avancées technologiques, le facteur humain reste le maillon faible de la chaîne. « L’utilisateur continue d’être de plus en plus le maillon faible de la chaîne », insiste M. Zurdo. 61 % des personnes utilisent le même mot de passe pour tous leurs comptes. L’ingénierie sociale – la technique de manipulation psychologique – reste particulièrement efficace.
L’intelligence artificielle exacerbe ce problème. Autrefois, les emails de phishing étaient facilement identifiables grâce à leurs fautes d’orthographe ou à leur syntaxe maladroite. Aujourd’hui, l’IA rédige des messages en français impeccable, et peut même adapter le contenu en fonction des idiomes régionaux en fonction de l’adresse IP du destinataire.
BTR Consulting propose des simulations de piratage aux grandes organisations et forme leurs dirigeants à la gestion de crise. « Cela inclut, entre autres, ce qu’il faut communiquer », précise M. Zurdo.
La dimension transnationale de la cybercriminalité se heurte à des cadres juridiques obsolètes. « Il n’y a pas de loi », affirme le spécialiste. « Une entreprise agricole argentine piratée par un gang turc : quelle loi lui appliquez-vous ? Les avocats fouillent les codes pénaux et civils nationaux, mais le crime se produit dans un espace sans juridiction claire. »
Le manque de signalement aggrave le problème. Les entreprises craignent l’impact sur leur réputation et leurs activités. Une banque ou une carte de crédit piratée ne sera guère rendue publique. Le résultat : un univers de crime souterrain impossible à mesurer avec précision.
Même les géants de la technologie sont vulnérables. M. Zurdo mentionne que CrowdStrike, un outil de cybersécurité de premier plan, a été piraté. « Comment est-il possible que l’industrie elle-même fasse partie du problème ? demande-t-il. En octobre, Amazon Web Services a subi une panne touchant 2 000 entreprises et générant 20 millions de sinistres. « Plan de contingence Amazon : il n’y en a pas », critique l’expert.
L’expert insiste sur le fait que la technologie n’est qu’un outil, et non une solution miracle. « Sinon, la solution serait très simple : celui qui dispose du budget le plus important pour acquérir la meilleure technologie a le problème résolu. Et il s’avère que ce n’est pas le cas. » La clé réside dans l’articulation des connaissances d’experts, de la cyberintelligence, de la capacité d’anticipation et de la prise de décision stratégique.
L’entretien se conclut sur un avertissement : « La vitesse d’évolution de la cybercriminalité est extrêmement élevée, sans précédent. La solution technologique ne suffit pas. » Dans un monde où Vladimir Poutine n’utilise ni téléphone portable ni Internet, et où les présidents américains doivent remettre leurs téléphones personnels dès leur entrée en fonction, le message est peut-être clair : la seule défense infaillible est la déconnexion. Mais en 2025, cette option n’existe plus pour le reste d’entre nous.
Il s’agit du premier de deux volets sur la cybersécurité. La deuxième note expliquera comment la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord ont transformé la cyberguerre en une arme géopolitique précédant les conflits physiques.
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