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Construire une science des histoires

by Thomas Caron

Publié le 27 décembre 2025 16:56:00. Des chercheurs de l’Institut Santa Fe (SFI) se lancent dans une ambitieuse initiative pour décrypter les mécanismes fondamentaux qui sous-tendent la narration, en utilisant des outils issus de la science des systèmes complexes et de l’analyse de données.

  • Un groupe de travail multidisciplinaire vise à établir une « science des histoires » basée sur des données probantes.
  • L’objectif est de comprendre comment les récits façonnent notre perception du monde et influencent nos comportements.
  • Les chercheurs espèrent développer des méthodes pour cartographier les intrigues narratives et identifier les éléments constitutifs universels des histoires.

De l’épopée de Beowulf aux tribulations de Orgueil et Préjugés, en passant par les dynamiques relationnelles de la série télévisée Friends, toutes les histoires partagent un objectif commun : transmettre des connaissances sur la manière de naviguer dans le monde. C’est du moins le postulat de départ d’une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Institut Santa Fe (SFI) au Nouveau-Mexique.

« Les histoires sont omniprésentes », explique Peter Dodds, professeur affilié au SFI et scientifique des systèmes à l’Université du Vermont. « Même le sport, ou les équations différentielles qui décrivent la dynamique des fluides, sont une forme de narration. Les récits que les gens racontent impliquent presque toujours des personnages et des événements interconnectés qui se déroulent dans le temps, autour de thèmes centraux tels que le pouvoir, le danger et la survie. »

Du 10 au 12 décembre, Dodds a co-organisé un groupe de travail dédié à l’établissement d’une science des histoires basée sur les données. Cette rencontre a rassemblé des experts issus de disciplines variées – informatique, folklore, physique, marketing, neurosciences cognitives, économie, mathématiques, psychologie – afin de converger vers une compréhension plus globale de la narration.

« Nous cherchons à cartographier le spectre des histoires à travers le temps et les cultures, de la même manière que d’autres domaines ont exploré les spectres des étoiles, des espèces ou des mots », précise Dodds.

L’avènement de modèles de langage avancés, tels que ChatGPT, capables d’analyser des volumes considérables de texte – l’intégralité des archives du New York Times ou un siècle de littérature – pourrait laisser penser qu’il est aisé d’identifier des schémas narratifs. Cependant, les chercheurs insistent sur la nécessité d’une approche plus rigoureuse, s’appuyant sur les outils de la science des systèmes complexes pour construire une science des histoires véritablement cohérente.

« Expliquer une blague tue l’humour, et nous ne voulons pas rendre les histoires ennuyeuses en les étudiant. Notre groupe de travail explorera de nouveaux modèles explicatifs et des outils informatiques, en s’appuyant sur la science des systèmes complexes, pour développer une science des histoires qui respecte l’essence même de la narration et ne la réduit pas à un simple ensemble de mots. »

Sam Zhang, statisticien à l’Université du Vermont et boursier postdoctoral au SFI en complexité appliquée

Le groupe de travail, co-dirigé par Dodds, Sam Zhang, Samsun Knight (romancier et professeur de marketing à l’Université de Toronto) et Juniper Lovato (informaticien à l’Université du Vermont), ambitionne de concevoir des méthodes pour cartographier les intrigues narratives, visualiser les interactions entre les personnages et leur environnement, et créer une base de données exhaustive d’histoires pour identifier les caractéristiques fondamentales de la narration.

« Comment pourrions-nous analyser 100 000 histoires, les transformer en réseaux temporels de personnages, et ainsi obtenir un vaste ensemble de données à observer ? », s’interroge Dodds.

Une approche basée sur les données permettra d’appréhender les multiples applications des histoires, qu’elles soient positives ou négatives. Les récits ne se limitent pas au divertissement : ils façonnent les récits nationaux (propagande), influencent l’opinion publique (histoires virales), stimulent la consommation (marketing) et alimentent les théories du complot.

« Les histoires sont à la fois des réservoirs de connaissances et des instruments de pouvoir. Les personnages fictifs sont importants car les personnages réels comptent. En utilisant les données pour développer une science des histoires, nous pouvons mieux identifier et comprendre le pouvoir des récits dans le monde réel. »

Peter Dodds, professeur affilié au SFI et scientifique des systèmes à l’Université du Vermont

Mission du SFI :

À la recherche de l’ordre dans la complexité des mondes en évolution

Nos chercheurs s’efforcent de comprendre et d’unifier les schémas sous-jacents et partagés dans des mondes complexes – physiques, biologiques, sociaux, culturels, technologiques, et même astrobiologiques. Notre réseau mondial de chercheurs transcende les frontières, les départements et les disciplines, unissant des esprits curieux animés par un raisonnement logique, mathématique et informatique rigoureux. En révélant les mécanismes et les processus invisibles qui façonnent ces mondes en évolution, nous cherchons à utiliser cette compréhension pour promouvoir le bien-être de l’humanité et de la vie sur Terre.

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