Publié le 13 novembre 2025 à 20h35. Les économistes Dani Rodrik et Joseph Stiglitz estiment que les stratégies de développement économique traditionnelles, basées sur l’exportation manufacturière, sont en perte de vitesse face aux mutations technologiques, aux tensions géopolitiques et à la crise climatique, appelant à une nouvelle approche axée sur la transition verte et les services à forte intensité de main-d’œuvre.
- Les stratégies de croissance fondées sur l’intégration à l’économie mondiale et le développement d’industries exportatrices sont de plus en plus fragilisées.
- Les avancées technologiques, le conflit sino-américain et le changement climatique érodent les avantages comparatifs des pays en développement.
- Une nouvelle stratégie doit privilégier la transition écologique et le développement d’un secteur des services capable d’absorber la main-d’œuvre.
Longtemps, la communauté du développement a observé des résultats encourageants : une croissance économique accrue dans les pays en développement et une réduction significative de la pauvreté extrême. La stratégie dominante consistait à s’intégrer à l’économie mondiale, chaque pays adaptant cette approche à ses spécificités. Le modèle chinois, combinant mécanismes de marché et intervention étatique, et l’accent mis sur les exportations, étaient souvent cités en exemple.
Mais ce consensus est aujourd’hui remis en question. Des évolutions majeures, notamment les progrès technologiques qui nécessitent une main-d’œuvre moins nombreuse et moins qualifiée, sapent la pertinence du développement industriel comme moteur de croissance. La production à forte intensité de main-d’œuvre diminue, et les avantages compétitifs des pays en développement s’amenuisent, une tendance déjà perceptible avant la pandémie de COVID-19.
Les tensions géopolitiques entre les États-Unis et la Chine, et les réactions qu’elles suscitent, contribuent également à ce bouleversement. La « mondialisation », autrefois perçue comme un facteur de croissance, est désormais confrontée à des obstacles croissants, rendant l’économie mondiale moins favorable au commerce. Les pays développés orientent leurs dépenses vers le secteur des services, au détriment des biens manufacturés.
La crise climatique et la nécessité d’une transition vers une économie plus durable exercent une pression supplémentaire sur le secteur agricole des pays en développement et réduisent la demande mondiale de biens à forte empreinte carbone. Ces facteurs combinés nécessitent le développement de nouvelles technologies, désavantageant encore davantage les pays en développement.
Selon Dani Rodrik et Joseph Stiglitz, ces changements marquent un tournant stratégique. Les approches qui ont fonctionné par le passé risquent de s’avérer inefficaces dans les décennies à venir, en particulier la stratégie de croissance basée sur la production pour l’exportation. Ils estiment qu’une nouvelle approche est indispensable.
Cette nouvelle approche doit s’articuler autour de deux axes principaux : une transition écologique ambitieuse et le développement d’un secteur des services capable d’absorber une main-d’œuvre importante. À long terme, la clé du développement économique réside dans l’apprentissage et l’accumulation de capital humain, tant au niveau individuel qu’organisationnel et social, incluant l’amélioration de la gouvernance.
Cependant, ces fondamentaux ne suffisent pas. Ils doivent être complétés par une stratégie de développement économique qui accorde une importance particulière à la « transformation structurelle ». L’expérience de l’Asie de l’Est montre que la croissance durable repose à la fois sur le renforcement des compétences et sur la modification de la structure économique. Un pays qui investit dans l’éducation et la bonne gouvernance, mais ne parvient pas à transformer sa structure économique, ne connaîtra pas une croissance économique significative.
De nombreux pays ont été influencés par le « Consensus de Washington », qui met l’accent sur l’investissement dans l’éducation, la bonne gouvernance et la stabilité économique, négligeant l’importance de la politique commerciale et industrielle dans la transformation structurelle de l’économie. La Chine est l’exemple le plus frappant de réussite du « modèle de l’Asie de l’Est ».
Dans les années 1990, la mondialisation a atteint un niveau sans précédent, réduisant considérablement les coûts des transactions internationales en matière de commerce, de financement et d’investissement. Ces coûts réduits et les progrès technologiques ont donné naissance aux chaînes de valeur mondiales (CVM), qui influencent désormais les industries manufacturières du monde entier. The New Global Economic Order explore ces dynamiques en détail.
L’intégration aux CVM est devenue la base de nouvelles stratégies de développement économique, mais ses avantages sont compromis par un phénomène de « désindustrialisation prématurée » dans les pays en développement, c’est-à-dire une perte de compétitivité industrielle alors que les revenus restent faibles ou moyens. Ce déclin de la production industrielle est en partie dû aux technologies de production qui favorisent les travailleurs qualifiés (technologies axées sur les compétences), comme l’utilisation de robots et de l’intelligence artificielle, créant ainsi un besoin de main-d’œuvre plus qualifiée.
Ces changements rendent plus difficile pour les pays en développement de reproduire le modèle de développement industriel qui a autrefois stimulé la croissance en Asie. La question clé pour l’avenir est donc de savoir d’où proviendront les emplois plus productifs et de meilleure qualité dans les prochaines décennies. L’« industrie verte » et les secteurs de services à forte intensité de main-d’œuvre pourraient jouer un rôle crucial pour combler ce fossé.
Référence :
Une nouvelle stratégie de croissance pour les pays en développement, Dani Rodrik et Joseph E Stiglitz, dans The New Global Economic Order, sous la direction de Lili Yan Ing et Dani Rodrik, Routledge, 2026.
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