Home Technologie et sciencederrière les fourmis de compagnie, un trafic mondial d’espèces invasives

derrière les fourmis de compagnie, un trafic mondial d’espèces invasives

by Thomas Caron

L’engouement pour les insectes de compagnie explose, notamment grâce aux réseaux sociaux, mais cette tendance soulève des inquiétudes quant à l’introduction d’espèces invasives. Des passionnés aux acheteurs en ligne, un véritable marché mondial s’est développé, avec des conséquences potentiellement graves pour l’environnement.

Dans son appartement de Viroflay (Yvelines), Matthieu, 28 ans, développeur informatique freelance, partage son quotidien avec une colonie d’une vingtaine de Camponotus, des fourmis australiennes à la couleur ambrée. Il leur offre grillons séchés, moucherons et eau gélifiée, tout en côtoyant également une couleuvre royale de Californie et des grenouilles tropicales dans un autre espace de son logement.

Passionné d’invertébrés depuis l’enfance, Matthieu a commencé par élever des phasmes et des mantes religieuses à 13 ans, avant de se tourner vers les fourmis. Autrefois une passion de niche, la myrmécologie – l’étude des fourmis – connaît un essor fulgurant, propulsé par les réseaux sociaux, en particulier TikTok. La créatrice de contenus @terrapode a ainsi accumulé 5,8 millions de vues pour une vidéo mettant en scène son araignée Phiddidus, et 2,8 millions pour ses cloportes.

Aujourd’hui, il est possible de se faire livrer par voie postale des milliers d’espèces animales du monde entier, des reptiles aux insectes en passant par les amphibiens et les mollusques. « Globalement, tout ce qui se prête au “système Amazon”, qui peut être mis en boîte et envoyé », explique Jérôme Gippet, myrmécologue post-doctoral à l’université de Fribourg (Suisse). Le marché des fourmis de compagnie s’est professionnalisé, avec des revendeurs et une chaîne d’approvisionnement comparable à celle du cacao ou du café.

Matthieu témoigne de cette réalité en consultant des groupes de discussion en ligne où les vendeurs présentent leurs nouveautés. Les prix varient considérablement : un lot de Anochetus graeffe d’Asie du Sud-Est est proposé à 59 euros (1 reine et 10 à 20 ouvrières), tandis qu’une reine de Camponotus gigas, l’une des plus grandes fourmis du monde, originaire d’Indonésie, peut atteindre 1 500 euros. « Sauf que la plupart ne survivent même pas au voyage en raison de leur fragilité », souligne-t-il.

Une étude menée en 2022 par Jérôme Gippet et Cleo Bertelsmeier, publiée dans la revue scientifique PNAS, révèle une surreprésentation des fourmis invasives dans les offres de vente : 11 %, contre 1,7 % dans la population mondiale. Ces espèces sont souvent privilégiées car elles sont résistantes, s’adaptent facilement et supportent le transport. Elles sont également plus faciles à capturer en raison de leur abondance.

« Elles chassent les espèces endémiques et ne remplissent pas leur rôle écologique, comme la dispersion des graines qui permet la reproduction des plantes », explique Audrey Dussutour, myrmécologue et directrice de recherche au CNRS à l’université de Toulouse (Haute-Garonne), à propos des fourmis d’Argentine, introduites involontairement dans le monde entier par l’homme.

Certaines espèces invasives, comme la Tapinoma magnum originaire du bassin méditerranéen, forment des « super-colonies » pouvant s’étendre sur 20 hectares et compter des millions d’individus. Le développement de ces espèces est également favorisé par les nouveaux régimes climatiques auxquels elles sont mieux adaptées que les espèces locales, fragilisées par l’anthropisation et la pollution.

Dès 2004, l’entomologiste allemand Alfred Buschinger avait alerté sur les « risques et dangers liés à l’augmentation du commerce international de fourmis à des fins d’élevage privé », appelant à « interdire le commerce des espèces invertébrées vivantes, en particulier des espèces de fourmis exotiques, à des fins commerciales et non-scientifiques ». Une recommandation qui n’a pas été suivie à ce jour.

Jérôme Gippet estime qu’il est « très probable » que l’élevage amateur contribue déjà à la prolifération d’espèces invasives, en raison des évasions ou des libérations volontaires. Il souligne l’existence d’un « temps de latence » entre l’apparition d’un marché et ses effets, qui ne sont souvent constatés que lorsqu’il est trop tard.

Les réglementations actuelles, basées sur des listes négatives (interdisant seulement les espèces problématiques), sont jugées insuffisantes. Cependant, une prise de conscience émerge au sein de la communauté des myrmécologues amateurs. « Les mentalités changent », observe Matthieu. « Aujourd’hui, si un vendeur propose des fourmis de feu [espèce très invasive], il est immédiatement interpellé. Ce n’était pas le cas il y a quelques années. »

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