Publié le 19 décembre 2025 00:47:00. Le nouveau film hindi « Dhurandhar », thriller d’espionnage à grand spectacle, est accusé de véhiculer des stéréotypes islamophobes et de servir une propagande nationaliste indienne, au détriment d’une représentation réaliste du Pakistan et de ses enjeux.
- Le film est critiqué pour sa caricature des Pakistanais et son récit biaisé des conflits régionaux.
- « Dhurandhar » est perçu comme un fantasme de vengeance alimenté par les tensions entre l’Inde et le Pakistan.
- L’œuvre est analysée comme un reflet des ambitions géopolitiques de l’Inde et de sa politique de sécurité plus agressive.
Le dernier blockbuster hindi réalisé par Aditya Dhar, « Dhurandhar », se présente comme un thriller d’espionnage haletant, riche en action, en intrigues et en rebondissements. Pourtant, derrière le spectacle, une critique acerbe émerge : le film est accusé de renforcer des clichés négatifs sur le Pakistan et ses habitants, notamment à travers une représentation stéréotypée et sexualisée des musulmans pakistanais. Cette tendance à la caricature, déjà observée dans d’autres productions de Bollywood, suscite une vive inquiétude quant à son impact sur les perceptions et les relations entre les deux pays.
L’histoire suit Jaskirat Singh Rangi (interprété par Ranveer Singh), un espion indien envoyé en début des années 2000 par Ajay Sanyal (R Madhavan), chef du renseignement indien – un personnage inspiré du conseiller à la sécurité nationale indien, Ajit Doval – pour infiltrer la pègre pakistanaise. L’objectif affiché est de démanteler les réseaux terroristes pakistanais, accusés d’être responsables du détournement d’un vol d’Indian Airlines en 1999 et de l’attaque du Parlement indien en 2001. Selon Sanyal, l’heure n’est plus aux négociations, mais à la force :
« Pour donner un coup de poing, il faut d’abord serrer le poing. »
Ajay Sanyal (personnage du film)
Jaskirat, sous le pseudonyme de Hamza Ali Mazari, s’immerge dans le quartier de Lyari à Karachi, un bidonville surpeuplé réputé pour sa violence et son instabilité. Lyari est dépeint comme une dystopie infernale, gangrenée par la criminalité et les règlements de comptes. Rapidement, Hamza gravit les échelons au sein du gang de Rehman Dakait (Akshaye Khanna), profitant de l’assassinat du fils de Rehman, ordonné par son rival, Babu Dakait. Rehman, lui-même lié à l’ISI, l’agence de renseignement militaire pakistanaise, devient un objectif pour Hamza, qui cherche à perturber cette collaboration.
Le film utilise Lyari comme une métaphore du Pakistan, un pays décrit comme chaotique et sauvage, où la vie humaine n’a pas de valeur et où les intérêts personnels priment sur tout. C’est dans ce contexte que Hamza est censé déjouer de futures attaques contre l’Inde. Cependant, le récit est jugé peu crédible, car Lyari n’a jamais joué un rôle significatif dans les conflits régionaux ou les opérations de renseignement.
Les critiques soulignent que le film inverse la réalité politique pakistanaise en suggérant que les gangs de Lyari contrôlent le pouvoir, alors qu’en réalité, ils sont souvent manipulés par les élites dirigeantes. Il est également questionné pourquoi le RAW, l’agence de renseignement indienne, enverrait ses espions dans le Sind pour infiltrer des réseaux qui ont peu d’impact sur la politique étrangère du Pakistan.
Pour renforcer son récit, le film insère des séquences documentaires et des enregistrements audio interceptés, ainsi que des images des attentats de Mumbai en 2008, qui ont fait 166 morts, dont plusieurs Israéliens. Cette juxtaposition crée une confusion entre la réalité et la fiction, et sert à justifier la vision du film. À un moment donné, un écran rouge affiche un texte blanc diffusant de véritables enregistrements audio entre les assaillants et les otages de Mumbai. Il devient alors difficile de distinguer ce qui s’est réellement passé de la version que les autorités indiennes souhaitent présenter.
Le film contient des déclarations incendiaires, comme celle d’un agent fictif qui affirme :
« N’épargnez ni les Juifs ni les étrangers dans les chambres. Ce sont tous des infidèles. »
« Dhurandhar » est perçu comme un fantasme de vengeance, alimenté par les tensions entre l’Inde et le Pakistan et par l’idéologie nationaliste hindoue. Le film est comparé à « Inglourious Basterds » de Quentin Tarantino, dans lequel des Juifs européens se vengent des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, mais avec une différence fondamentale : le fantasme de Tarantino est ancré dans l’histoire de l’Holocauste, tandis que « Dhurandhar » s’appuie sur l’illusion d’un passé où les hindous auraient été historiquement lésés et persécutés.
Le film dépeint également une vision biaisée de l’armée pakistanaise et de ses actions au Baloutchistan, évoquant des abus sans apporter d’éléments substantiels. L’Inde considère le Baloutchistan comme un simple instrument pour affaiblir le Pakistan et atteindre ses objectifs. Delhi a refusé d’approuver une enquête internationale suite à l’attaque au Cachemire sous contrôle indien en mai 2025, préférant attaquer le Pakistan à l’aide de drones israéliens et d’avions de combat.
Au-delà de son intrigue, « Dhurandhar » est critiqué pour sa représentation stéréotypée des musulmans et sa glorification de la violence. Le film s’appuie sur des tropes grossiers et révèle une obsession pour la masculinité et la sexualité musulmanes. Il est considéré comme un outil de propagande qui vise à justifier les actions de l’Inde et à déshumaniser le Pakistan.
En conclusion, « Dhurandhar » est un film qui divise. S’il peut séduire par son spectacle visuel, il est avant tout un reflet des tensions géopolitiques entre l’Inde et le Pakistan, et un exemple de la manière dont le cinéma peut être utilisé pour manipuler l’opinion publique et alimenter les préjugés. Le succès du film en Inde et parmi certaines communautés de la diaspora indienne témoigne d’un désir de vengeance et d’affirmation de la suprématie morale sur le Pakistan.
