Publié le 16 mai 2024. L’illustrateur et auteur primé Oliver Jeffers revient sur son enfance en Australie et en Irlande du Nord, explorant les complexités de l’identité et de l’appartenance, et la manière dont ces expériences ont façonné son œuvre.
- Né en Australie, Oliver Jeffers a grandi en Irlande du Nord pendant les Troubles, une période marquée par la violence et les divisions communautaires.
- Son parcours multiculturel, avec des passeports australien, irlandais et britannique, a nourri sa réflexion sur le patriotisme et l’identité nationale.
- L’artiste, installé à Brooklyn pendant 17 ans avant de retourner en Irlande du Nord, souligne l’importance de la famille et de l’environnement dans sa vie et son travail.
Oliver Jeffers est né à Port Hedland, une petite ville de l’ouest de l’Australie, un lieu dont l’existence échappe à la plupart des gens. Ses parents, en quête d’un nouveau départ, avaient quitté Belfast au milieu des années 1970, en particulier après le « Vendredi sanglant ». Ils ont donc choisi de s’installer en Australie. Six mois après sa naissance, sa mère a commencé à présenter les premiers symptômes d’une sclérose en plaques, ce qui a conduit la famille à retourner en Irlande du Nord.
Malgré le contexte troublé des années 1970 et 1980, ses parents ont fait de leur mieux pour préserver son enfance. Oliver Jeffers se souvient de jeux de football dans la rue, de cabanes construites dans les arbres et de longues heures passées à dessiner. Il a grandi avec trois frères, dans un environnement où les règles étaient claires : savoir où l’on pouvait aller et où l’on ne devait surtout pas s’aventurer.
L’artiste se remémore une réflexion de Samuel Johnson, selon laquelle le patriotisme serait le dernier refuge des scélérats. Cette phrase l’a particulièrement interpellé, étant lui-même détenteur de trois passeports : australien, irlandais et britannique. Il avoue avoir toujours eu du mal à se définir, et se souvient de la confusion qu’il ressentait lorsqu’il assistait à des matchs de football opposant l’Irlande du Nord à la République d’Irlande, où il lui était conseillé, en tant que catholique, de soutenir l’équipe visiteuse.
Son père lui avait un jour confié qu’on ne pouvait véritablement comprendre un lieu qu’en l’ayant vu d’ailleurs. Oliver Jeffers a constaté que cette affirmation était juste. Il a passé 17 ans à New York, où il a installé son studio principal, avant de voyager avec sa famille avant l’âge scolaire de ses enfants. En février 2020, ils sont arrivés au Japon, juste avant le début de la pandémie de Covid-19, qui les a contraints de retourner en Irlande du Nord. Initialement, ils envisageaient de s’y installer définitivement, mais la pandémie s’est prolongée et ils ont finalement décidé d’inscrire leurs enfants à l’école sur place. Ils ont alors réalisé à quel point il était précieux d’être entouré de leur famille et de profiter d’espaces verts, un luxe rare à Brooklyn.
Lorsqu’il a emménagé à New York, Oliver Jeffers se souvient avoir souvent dû expliquer aux Américains que l’île d’Irlande était divisée en deux, et que la partie nord appartenait à une autre entité politique. Il devait également clarifier la différence entre la Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et les îles britanniques, et constatait que même les expatriés britanniques, anglais, écossais et irlandais ne comprenaient pas toujours les subtilités de cette division et de la crise identitaire qui en découlait. Il trouvait cela profondément tragique : des générations de violence pour un conflit qui semblait indifférent au reste du monde.
Son premier livre destiné à son fils, Harland, intitulé Here We Are, explore le sentiment d’arriver sur Terre en tant que nouvel arrivant. En travaillant sur ce livre, Oliver Jeffers a réalisé que sa façon de parler de l’Irlande du Nord depuis New York n’était pas sans rappeler la perspective des astronautes contemplant la Terre depuis la Lune. Cette prise de recul lui a permis de se demander ce qui était vraiment important.
Son dernier livre, I’m Very Busy, aborde en apparence l’oubli d’un anniversaire et la manière dont on peut faire comme si de rien n’était. Mais il s’agit aussi de notre rapport au temps, de la façon dont nous choisissons de l’utiliser. Tout le monde est toujours occupé, quelle que soit la situation. Comme l’a souligné une infirmière en soins intensifs, les gens regrettent surtout de ne pas avoir fait certaines choses, et non de celles qu’ils ont faites. Personne n’a jamais souhaité passer plus de temps au travail.
En 2021, lorsqu’il a reçu une proposition de nomination au titre de membre de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) pour ses services à l’art, il a été pris au dépourvu. Il n’avait jamais envisagé une telle distinction et a même demandé l’avis de son entourage, notamment de son oncle Gérard, qui avait toujours eu du mal à prononcer le terme « Irlande du Nord ». Son oncle lui a conseillé de l’accepter, soulignant que les arts ne recevaient pas suffisamment de reconnaissance et qu’il pouvait en faire bon usage.
Élevé dans la foi catholique, Oliver Jeffers a été enfant de chœur. Sa femme, quant à elle, a été élevée dans la tradition protestante. Il estime que s’ils s’étaient rencontrés dix ans plus tôt, leur relation aurait pu être compromise, voire découragée. Heureusement, les mentalités avaient évolué au cours des dix années qui avaient suivi l’accord de paix de Belfast.
L’artiste conclut en affirmant que chaque fois que nous nous identifions à une nation, surtout lorsqu’il y a des frontières en jeu, il y a toujours une part de division, de dureté et de manque d’ouverture. La culture, en revanche, semble être une célébration du lieu et de l’appartenance, qui se manifeste à travers nos vêtements, notre musique et notre nourriture. C’est une approche beaucoup plus inclusive. Sur le plan culturel, il se sent profondément irlandais, mais préfère généralement éviter la question de savoir d’où il vient.
Propos recueillis par Niamh Donnelly. Cet entretien s’inscrit dans le cadre d’une série consacrée à la vie de personnalités connues et à leurs liens avec l’Irlande. I’m Very Busy, un livre d’anniversaire d’Oliver Jeffers, est publié par HarperCollins Children’s Books.
