Publié le 27 décembre 2023 14h32. Les États-Unis ont mené des frappes aériennes dans le nord-ouest du Nigeria, ciblant des positions attribuées à des combattants liés à l’État islamique, une action annoncée par l’ancien président Donald Trump et qui soulève des questions sur les motivations réelles et l’escalade de l’engagement américain en Afrique de l’Ouest.
- L’armée américaine a utilisé plus de 16 missiles Tomahawk tirés depuis un navire dans le golfe de Guinée pour frapper des localités dans l’État de Sokoto.
- Donald Trump a justifié ces frappes par la nécessité de protéger les chrétiens, évoquant un « génocide », une affirmation contestée par des analystes et des responsables locaux.
- L’opération a été menée avec l’accord et le soutien du gouvernement nigérian, qui a fourni des renseignements.
Les frappes américaines, qui ont eu lieu vendredi soir, marquent une intensification notable de l’activité militaire américaine en Afrique de l’Ouest, une région où l’influence des États-Unis a diminué ces dernières années au profit de la Russie. L’annonce de l’opération par l’ancien président Trump a immédiatement suscité la controverse, notamment en raison de la rhétorique religieuse employée pour la justifier.
Selon des sources proches du dossier, l’armée américaine a utilisé plus de 16 missiles Tomahawk tirés depuis un navire militaire positionné dans le golfe de Guinée. Les cibles se trouvaient dans l’État de Sokoto, dans le nord-ouest du Nigeria. Le gouvernement nigérian a confirmé avoir collaboré à l’opération en fournissant des renseignements et a indiqué que le président Bola Ahmed Tinubu avait donné son accord.
Donald Trump a personnellement annoncé les frappes, qualifiant les cibles de « recrues terroristes de l’État islamique » et affirmant qu’elles étaient responsables d’un « génocide des chrétiens » au Nigeria. Il a également menacé de nouvelles attaques si la violence persistait. Cependant, ni l’armée américaine ni les autorités nigérianes n’ont, pour l’heure, publié d’informations concernant le nombre de victimes ou l’identité précise des personnes visées par les frappes.
Les analystes s’accordent à dire que la situation sécuritaire dans la région de Sokoto est complexe. Les violences sont principalement attribuées à un groupe connu sous le nom de Lakurawa, actif depuis plusieurs années. L’affiliation exacte de ce groupe reste floue, certains experts suggérant un lien possible avec l’État islamique dans la région du Sahel, tandis que d’autres soulignent le manque de preuves concrètes. Certaines analyses indiquent même que Lakurawa aurait pu initialement être perçu comme un moyen de défense contre les bandits avant de se retourner contre la population locale.
Le contexte géographique de l’opération soulève également des interrogations. L’État de Sokoto est majoritairement musulman et les habitants ainsi que les autorités locales ont régulièrement affirmé qu’il n’y avait pas de persécutions systématiques à l’encontre des chrétiens dans la région. L’évêque catholique de Sokoto, Matthew Hassan Kukah, a même déclaré que la région « n’a pas de problème de persécution religieuse ».
Le Nigeria, avec ses plus de 230 millions d’habitants, est un pays à population religieuse diverse, divisée à peu près également entre musulmans et chrétiens. Cependant, la situation sécuritaire varie considérablement d’une région à l’autre. Le nord-est est confronté à la menace de Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), le nord-ouest est gangrené par les activités de bandits et de groupes extrémistes, et la partie centrale du pays est le théâtre de conflits entre agriculteurs et éleveurs.
Les analystes soulignent que les victimes de la violence sont issues des deux communautés religieuses et que réduire le conflit à une dimension religieuse est trompeur. Selon les données de l’ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project), le nombre de chrétiens tués est souvent exagéré dans les débats politiques américains, ce qui augmente le risque d’interventions militaires mal ciblées et de victimes civiles.
L’intervention américaine est également perçue comme ayant une forte dimension politique. L’insistance de Trump sur la situation au Nigeria fait suite aux pressions exercées par les cercles évangéliques américains et les politiciens républicains, qui mettent depuis longtemps en avant un discours sur la persécution des chrétiens en Afrique. La date choisie pour les frappes, le jour de Noël, n’est pas non plus anodine. Selon l’analyste James Barnett, cité par le Washington Post, cette intervention ressemble davantage à un geste destiné au public américain qu’à un changement stratégique réfléchi :
« Il y a un plan politique clair. »
James Barnett, analyste
Au Nigeria, les réactions sont mitigées. Certains habitants du nord-ouest accueillent favorablement l’intervention, espérant qu’elle apportera une aide contre les militants, face auxquels le gouvernement semble impuissant depuis longtemps. D’autres sont perplexes. Les habitants du village de Jabo, où l’une des frappes a eu lieu, ont déclaré qu’ils ne connaissaient aucun camp de militants dans la région et que personne n’avait été blessé lors de l’attaque.
Le gouvernement nigérian a clairement indiqué que toute nouvelle frappe ne pourra être menée qu’avec son approbation. Il s’efforce également de minimiser la dimension religieuse de l’opération, en la présentant comme une partie intégrante de la lutte contre le terrorisme et non comme une défense d’un groupe religieux particulier.
