L’investissement socialement responsable n’est plus une option, mais un impératif économique, selon Hemant Taneja, figure influente du capital-risque. Le PDG de General Catalyst plaide pour une intégration systématique de l’impact positif au cœur même des entreprises, en particulier dans un contexte de bouleversements technologiques rapides.
Si M. Taneja et son épouse ont signé l’engagement de Donner, il estime que la philanthropie seule ne suffit plus à répondre aux enjeux actuels. « Dans des moments comme celui-ci, il est crucial de se recentrer sur ses valeurs fondamentales, car elles guideront vos décisions les plus difficiles », a-t-il déclaré.
Pour General Catalyst, qui gère désormais plus de 40 milliards de dollars d’actifs, cela se traduit par un recentrage sur l’intelligence artificielle appliquée à la santé, avec l’ouverture d’un bureau à San Francisco. Mais cela implique également des investissements audacieux, comme celui dans Anduril, une société spécialisée dans les systèmes d’armement autonomes. M. Taneja justifie ce choix en affirmant qu’Anduril pourrait contribuer à la stabilité mondiale tout en réduisant les dépenses de défense américaines.
L’investisseur se distingue par sa capacité à anticiper les tendances technologiques. Il avait déjà exposé sa vision de la révolution de l’IA en 2018, bien avant que l’IA générative ne suscite l’enthousiasme mondial. Il développe cette réflexion dans son ouvrage publié en septembre, Principes transformateurs, où il explique pourquoi les investisseurs soucieux de rendements à long terme doivent envisager un impact positif au-delà de la simple recherche du profit.
Dans son livre, M. Taneja remonte à ses racines indiennes et à sa découverte de l’hindouisme et de la philosophie védique pour expliquer l’importance d’une vision à long terme et centrée sur l’humain. Il estime que cette perspective est essentielle pour prendre des décisions éclairées, même face aux pressions à court terme des marchés financiers. « La nature humaine nous pousse à penser à court terme, mais les meilleures décisions naissent de la confrontation constructive entre les défis immédiats et les aspirations à long terme », explique-t-il.
M. Taneja promeut un « capitalisme inclusif », un modèle qui privilégie à la fois les rendements financiers et l’impact social. Il estime que le capitalisme traditionnel, axé uniquement sur le profit, a atteint ses limites et risque désormais de causer plus de dommages que de bénéfices. « Les progrès technologiques et la mondialisation ont créé une productivité considérable, mais ces gains n’ont pas été équitablement répartis. Ils ont profité à une minorité, laissant de côté une grande partie de la population », souligne-t-il.
Selon lui, l’IA pourrait amplifier ces inégalités si elle n’est pas déployée de manière responsable. « L’IA a le potentiel de générer une abondance pour tous, mais il faut veiller à ce que cette technologie profite à l’ensemble de la société, et non pas seulement à quelques entreprises », affirme-t-il. Le capitalisme inclusif, selon M. Taneja, consiste à diffuser cette technologie pour créer de la prospérité partagée.
Il reconnaît que de nombreux projets d’IA d’entreprise échouent à générer un retour sur investissement significatif, comme le soulignait une récente étude du MIT. C’est pourquoi General Catalyst se concentre sur l’application de l’IA dans des secteurs complexes et centrés sur l’humain, comme la santé.
M. Taneja identifie quatre dimensions clés pour une diffusion réussie de l’IA : une infrastructure de données solide, l’adaptation des modèles aux spécificités de chaque entreprise, la prise en compte de l’impact sur les emplois et un leadership fort pour impulser le changement.
Interrogé sur le risque d’une bulle spéculative autour de l’IA, il tempère : « Les bulles sont parfois bénéfiques, car elles concentrent le capital et les talents. Mais il est essentiel de ne pas se focaliser uniquement sur l’investissement initial, mais sur la capacité de l’IA à réduire les coûts de main-d’œuvre et à générer de nouvelles sources de revenus. »
Il insiste sur la nécessité de requalifier les travailleurs dont les emplois sont menacés par l’automatisation. « À court terme, nous aurons besoin de nombreux emplois pour former les gens à utiliser l’IA. À moyen terme, l’IA permettra de créer de nouvelles opportunités dans des secteurs comme l’éducation et la santé », prévoit-il.
M. Taneja souligne l’importance pour les entreprises d’avoir une « âme », en référence à la trajectoire d’OpenAI, initialement fondée comme une organisation à but non lucratif avant de créer une branche commerciale. Il espère que les dirigeants d’OpenAI resteront fidèles à leurs valeurs initiales, malgré les pressions commerciales et géopolitiques.
Il plaide pour un partenariat entre le secteur privé et les pouvoirs publics pour encadrer le développement de l’IA. « Les entreprises doivent adopter une approche responsable, mais les gouvernements doivent également assurer une surveillance adéquate pour éviter les dérives », estime-t-il. Il privilégie une autorégulation de l’industrie, mais reconnaît la nécessité d’une réglementation ciblée sur les applications de l’IA.
Enfin, il considère le secteur de la santé comme un terrain d’expérimentation idéal pour le capitalisme inclusif, en raison de son importance cruciale, de son coût croissant et de sa capacité à adopter les nouvelles technologies. General Catalyst a d’ailleurs récemment acquis un système de santé à Akron, dans l’Ohio, pour mettre en œuvre ce modèle.
Son conseil aux fondateurs, aux dirigeants et aux investisseurs ? « Dans un contexte d’incertitude croissante, il est essentiel de se recentrer sur ses valeurs fondamentales. C’est ce qui vous guidera dans la prise de décisions difficiles et vous permettra de créer des entreprises durables et bénéfiques pour la société. »
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