Publié le 27 octobre 2025 07:47:00. Les jeunes femmes rurales, souvent les premières de leur famille à poursuivre des études supérieures, se heurtent à un paradoxe : leur réussite professionnelle n’est pas toujours reconnue à leur retour au village, où les métiers traditionnellement masculins continuent de bénéficier d’un prestige social plus important.
- Le sociologue Benoît Coquard souligne la difficulté pour les jeunes femmes diplômées de faire valoir leur parcours face aux réussites professionnelles plus visibles des hommes du village.
- Salomé Berlioux, fondatrice de l’association Rura, met en avant un triple déterminisme social, géographique et de genre qui entrave l’émancipation des jeunes filles issues des zones rurales.
- Les freins à l’émancipation féminine en milieu rural sont multiples, allant des difficultés d’orientation scolaire à l’instabilité des emplois proposés.
De retour au pays après avoir fait des études, les jeunes femmes rurales se retrouvent souvent confrontées à un sentiment de décalage. Leur diplôme ne leur ouvre pas toujours les portes de la reconnaissance sociale, contrairement aux hommes qui embrassent des professions valorisées localement, comme artisan, pompier ou militaire. « Pour elles, ça peut être plus compliqué. Quand tu es diplômée, on te zappe. Les jeunes hommes du village qui sont devenus artisan, pompier professionnel ou sont entrés à l’armée font figure de réussite sociale. Par contre, la jeune femme qui a fait un master, qui travaille aux ressources humaines dans une grande boîte, tout le monde s’en fout. Elle n’arrive pas à imposer ce modèle de réussite là. Il y a une violence pour elle qui objectivement a réussi mais qui n’est pas reconnue dans le milieu qui compte pour elle », explique le sociologue Benoît Coquard, spécialiste des jeunesses rurales et grand invité d’un récent colloque.
Ce retour au village est d’autant plus difficile que le départ a souvent été contraint. « Ces jeunes femmes ont joué le jeu scolaire, poursuit Benoît Coquard. Elles étaient les premières générations de leur famille à aller à la fac et n’avaient pas envie de partir dans les études. Ou elles avaient un tel attachement à leur territoire que c’était partir pour pas longtemps ». Elles sont souvent tiraillées entre l’ambition de réussir professionnellement et le désir de rester proches de leurs racines.
Salomé Berlioux, fondatrice de l’association Rura, dédiée à la jeunesse rurale, insiste sur les obstacles spécifiques auxquels sont confrontées les jeunes filles de milieu modeste. Elle évoque un « triple déterminisme social, géographique et de genre » qui limite leurs perspectives. Les résistances à l’émancipation sont nombreuses, notamment sur des questions intimes comme la santé et la maternité, dans des communautés où les familles sont bien connues et où les regards sont scrutateurs.
L’orientation scolaire est également un défi majeur. L’éloignement géographique des établissements d’enseignement supérieur et les préjugés sociaux, souvent inconscients, restreignent les choix d’études. Les contraintes financières incitent souvent à opter pour des formations courtes, limitant ainsi les débouchés professionnels. « Vouloir devenir entrepreneuse, ça s’entend, mais dans la high tech, c’est forcément plus compliqué », souligne Salomé Berlioux.
Yaëlle Ansellem-Mainguy, autre sociologue spécialisée dans les jeunesses féminines rurales, observe que ces jeunes femmes sont moins visibles que les hommes, car elles sont moins présentes dans les sphères publiques traditionnelles, comme les clubs de sport ou de chasse. Toutefois, elles sont connectées aux réseaux sociaux et restent attachées à leur environnement familial. « Elles ne rêvent pas de vivre dans une métropole, et encore moins à Paris, vu comme un lieu hyperpolarisé, avec les ultra-bourgeois d’un côté et les racailles de l’autre », explique-t-elle.
En restant au village, elles contribuent à maintenir un équilibre familial qu’elles craignent de déstabiliser en s’éloignant. De plus, elles trouvent plus facilement des emplois peu qualifiés mais disponibles sur place, contrairement à la ville, où l’incertitude est plus grande. Cependant, l’offre d’emploi et de formation en milieu rural reste fortement genrée, les jeunes femmes étant souvent orientées vers les métiers du soin, de la petite enfance ou de la vente, souvent précaires et en contrats temporaires. Ce manque de services publics adaptés, comme des gynécologues ou des missions locales, renforce leur vulnérabilité.
Leur aspiration est simple : vivre dans un centre-bourg où elles peuvent faire leurs courses sans dépendre des transports en commun. Conscientes de la nécessité d’être autonomes financièrement, elles entrent sur le marché du travail plus tôt que les jeunes urbaines, et sont rapidement confrontées à une situation de précarité plus ou moins durable.
L’égalité des chances est donc un enjeu crucial pour ces jeunes femmes, qui aspirent à choisir leur avenir grâce à l’éducation, l’orientation et la formation, tout en préservant leur attachement à leur territoire. Elles souhaitent contribuer à un avenir meilleur, au même titre que les jeunes hommes ruraux, sans discrimination de genre. L’UNSA Éducation soutient pleinement ces valeurs et plaide pour toutes les initiatives, notamment publiques, qui permettraient de réaliser cette ambition.
Liens bibliographiques
Benoit Coquard : Ceux qui restent
Yaëlle Ansellem-Mainguy : Les filles du coin
