Publié le 13 novembre 2024 à 03h46. Une enquête italienne révèle qu’un groupe de riches individus est soupçonné d’avoir participé, dans les années 1990, à des « safaris de sniper » en Bosnie, payant pour tirer sur des civils, voire cibler des enfants, transformant la guerre en un macabre terrain de jeu.
- Le parquet de Milan a ouvert une enquête formelle sur des accusations de meurtre.
- L’enquête est basée sur un rapport de 17 pages rédigé par un journaliste italien, Ezio Gavazzeni, et des témoignages d’anciens responsables des renseignements.
- Les suspects auraient dépensé jusqu’à 100 000 euros (environ 3,6 millions de NTD) pour participer à ces expéditions.
Une enquête judiciaire italienne a été ouverte sur des allégations impliquant des personnes fortunées accusées d’avoir participé à des « safaris de sniper » pendant la guerre de Bosnie dans les années 1990. Ces individus auraient déboursé jusqu’à 100 000 euros (environ 3,6 millions de NTD) pour prendre part à des expéditions où ils tiraient sur des civils depuis les collines surplombant Sarajevo, et des rumeurs évoquent même la possibilité de cibler des enfants contre paiement supplémentaire. L’affaire, qualifiée de transformation de la zone de guerre en un « jeu de tir réel », est réexaminée près de trente ans après la fin du conflit.
L’enquête a été lancée suite à une plainte pénale de 17 pages déposée par Ezio Gavazzeni, journaliste et auteur italien spécialisé dans les questions de terrorisme et de mafia, auprès du parquet de Milan. Gavazzeni affirme avoir recueilli des fragments et des indices au cours des trois dernières décennies, pointant vers un « groupe de chasse aux humains » composé de personnes « très riches et passionnées par les armes ». Selon lui, ces individus se rendaient en zone de guerre pour « chasser des citoyens sans défense » à Sarajevo, en échange d’une somme d’argent.
Le procureur Alessandro Gobbis mène l’enquête pour meurtre et cherche à identifier les personnes impliquées et à recueillir des témoignages clés.
Comment fonctionnaient les « safaris de sniper » ?
La guerre de Bosnie, qui a ravagé le pays de 1992 à 1996 après la déclaration d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine par rapport à la Yougoslavie, a vu la capitale Sarajevo assiégée pendant quatre ans. Plus de 11 000 personnes ont péri sous les tirs d’artillerie et des snipers. C’est dans ce contexte qu’un groupe de riches individus, originaires d’Italie et d’autres pays occidentaux, aurait organisé des expéditions de tir payantes, facilitées par des officiers de l’armée serbe.
Gavazzeni a déclaré avoir lu des premiers reportages sur les « safaris de sniper » dans la presse italienne dans les années 1990. Il a ensuite été marqué par le documentaire « Sarajevo Safari » (2022) du réalisateur slovène Miran Zupanic, qui témoignait de la présence de personnes originaires d’Italie, d’Allemagne, du Royaume-Uni, de France, des États-Unis et de Russie tirant sur des civils depuis les collines autour de Sarajevo. Cela l’a incité à relancer l’enquête.
Il affirme que de nombreux Italiens, au moins une centaine, auraient participé, dépensant des sommes considérables, équivalant aujourd’hui à 100 000 euros. Le parcours typique impliquait un rassemblement dans une ville frontalière du nord de l’Italie, comme Trieste, un vol pour Belgrade, puis un accompagnement par des soldats bosniens vers les positions de tir dans les montagnes. Selon certaines sources, le prix pouvait varier en fonction de la cible : hommes, femmes ou enfants.
Quels indices ont été fournis par les services de renseignement et les témoins locaux ?
Un élément clé de l’enquête est le témoignage d’un ancien officier des renseignements bosniens. Il a révélé que dès le second semestre de 1993, les autorités bosniennes avaient été informées de l’existence de « safaris de sniper ». En début d’année 1994, ces informations ont été transmises aux services de renseignement militaire italiens (Sismi). Selon ses dires, quelques mois plus tard, il a reçu une réponse indiquant que les Italiens avaient pris connaissance de « voyages de chasse » partant de Trieste vers les montagnes de Sarajevo. Ils ont même ajouté : « Nous avons mis fin à cela, et il n’y aura plus de tels voyages de chasse ». Il affirme que ces expéditions ont disparu dans les deux ou trois mois suivants.
Un responsable slovène, ayant témoigné lors du procès de Slobodan Milošević en 2002, a également confirmé avoir vu des personnes suspectées d’être des « touristes snipers » pendant son service à Sarajevo.
Parallèlement, un rapport de l’ancien maire de Sarajevo, Benjamina Karić, a été inclus dans le dossier de 17 pages remis au parquet de Milan par Gavazzeni en février dernier.
Pourquoi le contexte du siège de Sarajevo rend-il ces allégations particulièrement choquantes ?
Le siège de Sarajevo est considéré comme l’un des sièges les plus brutaux de l’histoire de la guerre moderne. La ville a été encerclée pendant quatre ans, soumise à des bombardements et des tirs de snipers incessants. Plus de 11 000 personnes, principalement des civils, y ont perdu la vie. Radovan Karadžić, le chef serbe responsable du siège, a été condamné à 40 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Des images ont également émergé de l’écrivain nationaliste russe Eduard Limonov tirant depuis une position fortifiée en compagnie de Karadžić, mais il ne s’agissait pas d’un voyage payant, mais d’une visite motivée par l’admiration.
Si des riches individus avaient réellement payé pour transformer le sniper en un divertissement, cela aurait été une nouvelle atrocité pour les habitants de Sarajevo, déjà traumatisés par la guerre.
Qui sont les Italiens visés par l’enquête ?
Un entrepreneur milanais, propriétaire d’une clinique de chirurgie esthétique, a été identifié comme une personne d’intérêt. D’autres suspects potentiels seraient originaires de Turin et de Trieste. Les autorités n’ont pas encore publié la liste complète des personnes impliquées, mais si les accusations sont prouvées, elles pourraient faire face à des poursuites pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
L’enquête suscite des débats, certains remettant en question la véracité des allégations. Un ancien soldat britannique ayant servi à Sarajevo dans les années 1990 a déclaré à la BBC n’avoir jamais entendu parler de « safaris de sniper » et n’avoir jamais vu de tireurs étrangers payés sur le terrain. Il estime que la logistique d’un tel projet aurait été difficile à mettre en œuvre en raison des nombreux points de contrôle militaires en place à l’époque.
Les procureurs milanais tentent désormais de corroborer les témoignages, de consulter les anciens dossiers de renseignement et de coopérer avec les autorités étrangères pour établir les faits. Cette enquête, à la fois sur des individus fortunés et sur un chapitre trouble de l’histoire de la guerre de Bosnie, pourrait enfin révéler la vérité sur ces allégations macabres.
