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La difficulté du Canada à faire face à la victime en chef

by Clara Dubois

Publié le 20 octobre 2025 09:47:00. L’ambassadeur américain au Canada, Pete Hoekstra, a récemment suscité la controverse en affirmant que le Canada ne valorise pas autant que les États-Unis la relation bilatérale, une déclaration qui met en lumière des tensions sous-jacentes et une rhétorique de victimisation persistante de la part de Washington.

  • L’ambassadeur Hoekstra critique l’attitude canadienne, pointant du doigt des expressions comme « Coudes en l’air ! » et des choix en matière d’armement.
  • Il rejette l’idée que les actions de l’administration Trump aient provoqué une réaction défensive au Canada, minimisant l’impact des tarifs douaniers.
  • L’analyse révèle une stratégie américaine consistant à se présenter comme victime, une tactique historique aux conséquences potentiellement néfastes pour les relations économiques.

Les relations entre le Canada et les États-Unis sont actuellement marquées par une tension palpable, illustrée par les récentes déclarations de Pete Hoekstra, l’ambassadeur américain à Ottawa. Lors d’une réunion du Conseil international canadien le mois dernier, M. Hoekstra a exprimé son étonnement face à ce qu’il perçoit comme un manque d’enthousiasme canadien envers le partenariat bilatéral. Il a notamment cité l’utilisation de l’expression « Coudes en l’air ! » par certains politiciens, la possibilité pour le gouvernement canadien de se tourner vers d’autres fournisseurs pour l’acquisition de nouveaux avions de combat, et la couverture médiatique canadienne évoquant une « guerre commerciale ». Selon l’ambassadeur, le Canada semble prêt à se défendre, tandis que l’administration Trump souhaitait simplement maintenir des relations amicales.

Cette analyse, à première vue paradoxale, a interpellé de nombreux observateurs. M. Hoekstra a balayé l’idée que la menace, sous l’administration Trump, de faire du Canada le 51e État ait été à l’origine de la campagne « Coudes en l’air ! », affirmant qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur cette question avec ses interlocuteurs canadiens. Il a également minimisé l’impact des tarifs punitifs imposés sur les exportations canadiennes, en particulier l’acier et l’aluminium, les qualifiant de mesures sans caractère personnel. Il a même suggéré que le Canada était désormais mieux placé pour vendre aux États-Unis, d’autres pays étant soumis à des droits de douane encore plus élevés. L’ambassadeur, chargé de renforcer les liens bilatéraux, semblait déconcerté par l’absence de reconnaissance de cette situation favorable de la part des Canadiens.

Cependant, cette position peut s’expliquer par une stratégie plus large. L’administration Trump, et par extension ses représentants comme M. Hoekstra, semblent adopter une tactique éprouvée par les fondateurs des États-Unis : se présenter comme victimes. Une approche qui, comme l’ont découvert les Britanniques lors des négociations de la Révolution américaine il y a 250 ans, et que le Canada expérimente aujourd’hui, est difficile à concilier avec le maintien de relations économiques équilibrées.

L’adoption d’un discours victimaire, qu’il soit justifié ou non, confère de nombreux avantages à celui qui le brandit. Cela permet de revendiquer une position morale supérieure, d’exiger réparation pour des torts perçus et de justifier des représailles, même disproportionnées ou illégales. Cela autorise également à ignorer les faits gênants ou à les attribuer à des sources hostiles, comme c’est souvent le cas avec l’ancien président américain. Se proclamer victime ouvre la voie à des actions qui dépassent les normes internationales, comme remettre en question la souveraineté d’un pays voisin.

Donald Trump a utilisé avec succès cette stratégie au niveau national, convainquant ses partisans de partager un sentiment de victimisation. Il peut sembler incongru que cet homme d’affaires milliardaire assimile sa propre souffrance à celle de ses électeurs préoccupés par leurs factures, leur emploi ou leur accès aux soins de santé. Pourtant, des études montrent que le discours victimaire résonne profondément auprès de ceux qui se sentent lésés, même si leurs situations sont très différentes. L’important pour eux est que quelqu’un reconnaisse leurs griefs et s’engage à y remédier. Dans cette optique, les mots prononcés par M. Trump au début de sa campagne de 2024 prennent tout leur sens. « En 2016, j’ai dit que j’étais votre voix », a-t-il déclaré devant une foule enthousiaste. « Aujourd’hui, j’ajoute : je suis votre guerrier. Je suis votre justice. Et pour ceux qui ont été lésés et trahis, je suis votre châtiment. »

Le président américain accuse régulièrement d’autres pays de profiter des États-Unis. En 2016, il accusait la Chine de « violer notre pays ». Lors de son second mandat, il agit en conséquence, employant un langage victimaire et élargissant ses cibles. Ses déclarations d’avril dernier, lors de l’annonce de nouveaux tarifs douaniers, illustrent parfaitement l’escalade de sa rhétorique. « Pendant des décennies, notre pays a été pillé, exploité, violé et dépossédé par des nations proches et lointaines, amies comme ennemies », a-t-il affirmé, ajoutant que les travailleurs de l’acier, de l’automobile et de l’agriculture « ont vu avec angoisse des dirigeants étrangers voler nos emplois, des tricheurs étrangers saccager nos usines et des charognards étrangers détruire notre beau rêve américain ».

L’affirmation d’une identité de victime a des racines profondes dans l’histoire américaine. Benjamin Franklin et les leaders révolutionnaires l’ont utilisée il y a 250 ans en décrivant la Grande-Bretagne comme un ennemi malveillant, tyrannique et déterminé à « asservir » les colons américains. La Déclaration d’Indépendance est une longue liste de griefs, détaillant les « blessures et usurpations répétées » du roi George III. Les signataires de la Déclaration accusèrent le roi de vouloir établir « une tyrannie absolue sur ces États ».

Lors des négociations de paix à Paris, Franklin exigea que la Grande-Bretagne cède le Canada aux États-Unis en compensation du traitement qu’il considérait comme cruel envers les Américains, évoquant des « fêtes de scalping et de brûlage ». Il refusa de reconnaître que les Américains utilisaient eux-mêmes ces tactiques. Pour renforcer sa position, il publia un faux supplément au journal Boston Independent Chronicle, contenant une histoire inventée sur des scalps de colons américains offerts en cadeau au gouverneur britannique du Canada. Ces fausses nouvelles furent reprises par la presse britannique. Lorsque les négociateurs britanniques soulevèrent la question de l’indemnisation des loyalistes persécutés par les Américains, Franklin resta sourd à leurs demandes, considérant que les Américains étaient les véritables victimes.

La Grande-Bretagne céda à de nombreuses exigences américaines, mais refusa de céder l’ensemble du Canada. Elle renonça néanmoins à une portion importante du territoire, celle située au sud des Grands Lacs, jusqu’à la confluence des fleuves Ohio et Mississippi. Elle accorda également aux pêcheurs américains l’accès aux riches eaux de la côte est de l’Amérique du Nord britannique. La France, qui avait apporté une aide cruciale aux révolutionnaires, exprima sa consternation. « Les Anglais achètent la paix, plus qu’ils ne la font », déclara le ministre français des Affaires étrangères, Charles Gravier, comte de Vergennes. « Leurs concessions, tant en ce qui concerne les frontières que les pêcheries et les loyalistes, dépassent tout ce que j’aurais cru possible. »

La Grande-Bretagne fit ces concessions car le maintien de l’accès au marché américain en pleine croissance était essentiel pour ses marchands. Elle souhaitait reprendre les relations commerciales là où elles s’étaient arrêtées avant la Révolution américaine. Ce n’était pas le moment d’afficher des sentiments blessés ou de contester le bien-fondé des revendications américaines. Si la victime autoproclamée exigeait d’être apaisée, le gouvernement britannique devait s’y conformer, dans la mesure du possible.

La situation actuelle du Premier ministre canadien Justin Trudeau présente des similitudes avec cet épisode historique. M. Trump proclame haut et fort que les États-Unis sont victimes, le Canada étant l’un de ses bourreaux, et exige une compensation sous forme d’accès au marché et d’investissements. Il menace également la souveraineté du Canada en évoquant la possibilité d’une fusion des deux pays. Il a soulevé cette question lors de sa rencontre avec M. Trudeau à la Maison Blanche, suggérant « une fusion du Canada et des États-Unis ». Son commentaire récent, adressé à des dirigeants américains, selon lequel il serait logique que le Canada devienne le 51e État, est également préoccupant.

Dans cette situation délicate, M. Trudeau semble suivre le conseil le plus courant pour traiter avec une victime autoproclamée : écouter l’autre partie, reconnaître son ressentiment, éviter la contradiction et rechercher un terrain d’entente. Il n’a pas rejeté d’emblée l’idée de fusion proposée par M. Trump, mais a souligné les efforts du président américain pour rétablir la paix, évoqué de futurs investissements aux États-Unis et mis en avant les avantages de la collaboration bilatérale. Cependant, il n’a pas conclu d’accord spécifique pour le Canada, ce qui nécessitera probablement que le Canada fasse des concessions à la victime en chef américaine.

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