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Le bilan émotionnel des soins de traumatologie

by Sophie Martin

Dans le tumulte des services d’urgence, les victimes d’accidents graves sont souvent réduites à un simple pseudonyme, une nécessité pragmatique face à l’afflux constant de blessés. Un médecin urgentiste témoigne de l’impact émotionnel de cette dépersonnalisation et de la réalité brutale de la lutte pour la vie.

« Quand un patient arrive dans un état critique, nous l’identifions immédiatement comme un ‘John Doe’ ou une ‘Jane Doe’ », explique le Dr. Véronique Bonales, médecin urgentiste dans un centre de traumatologie de niveau 1. « Pour faciliter le suivi, nous ajoutons un mot aléatoire, une couleur, ou un indicatif, suivi d’un numéro séquentiel. Ainsi, un patient peut devenir ‘John DoeChameleon231’, et ce nom l’accompagne durant tout son séjour jusqu’à sa sortie. »

Cette méthode permet de préserver la confidentialité tout en assurant un suivi efficace. Les véritables informations d’identification du patient sont conservées dans son dossier médical, permettant ainsi la prescription de médicaments et le suivi post-hospitalier une fois son identité révélée. Tous les patients reçoivent également la même date de naissance : le 1er janvier 1880, une convention inexplicable, même pour les soignants.

Récemment, le Dr. Bonales a pris en charge un patient dont l’état était particulièrement préoccupant. « Je ne peux rien dire sur cette personne, si ce n’est qu’elle était brisée de partout : crâne, visage, cou, jambe… », confie-t-elle. Secourus sur le bord d’une route, les circonstances exactes de l’accident restent inconnues.

L’urgence était de stabiliser le patient et d’arrêter les hémorragies internes. Une intervention chirurgicale s’est avérée nécessaire, mais les lésions cérébrales étaient irréversibles. « La chirurgie ne pouvait pas réparer l’hémorragie cérébrale qui causait déjà la mort des cellules », explique le Dr. Bonales. « Le cou était également gravement atteint, et même si nous pouvions le stabiliser, je ne suis pas certain qu’il puisse un jour remarcher. »

Face à la gravité des blessures, le médecin se sent impuissant. « J’essaie de déterminer ce que je peux réparer, ce que je peux aider à réparer, ou ce que mes collègues doivent corriger », dit-elle. « Mais je désespère face à ceux qui, comme ce patient, se retrouvent ici à cause d’une imprudence. Certaines choses ne peuvent tout simplement pas être corrigées, malgré tous nos efforts. »

Ces cas laissent des traces. « Je garde en mémoire ces patients, comme celui d’aujourd’hui, dans mon propre ‘cimetière personnel’ », confie le Dr. Bonales. « Pas à cause d’une erreur de ma part, mais pour en tirer des leçons. Ils y restent, anonymes, avec leur date de naissance : le 1er janvier 1880. Peut-être qu’ils seront plus âgés là-bas qu’ils ne l’auraient jamais été ici. »

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