Publié le 2024-02-29 10:30:00. Une nouvelle approche, basée sur des courbes de référence personnalisées, pourrait permettre de détecter l’insuffisance rénale chronique bien avant les méthodes actuelles, ouvrant la voie à une prévention plus efficace de cette maladie silencieuse qui touche une part croissante de la population mondiale.
- L’insuffisance rénale chronique (IRC) affecte entre 10 et 15 % des adultes dans le monde.
- Les chercheurs de l’Institut Karolinska ont développé un outil basé sur le débit de filtration glomérulaire estimé (DFGe) pour identifier les personnes à risque plus tôt.
- Cette méthode, inspirée des courbes de croissance pédiatriques, pourrait réduire le nombre de patients diagnostiqués tardivement, lorsque la fonction rénale est déjà significativement altérée.
L’insuffisance rénale chronique (IRC) est un problème de santé publique de plus en plus préoccupant. On estime qu’elle touche entre 10 et 15 % des adultes à l’échelle mondiale et les experts prévoient qu’elle deviendra l’une des cinq principales causes de perte d’années de vie d’ici 2040. Le principal obstacle à une meilleure prise en charge réside dans le diagnostic tardif : trop souvent, les patients ne sont identifiés que lorsque plus de la moitié de leur fonction rénale a déjà disparu.
Pour pallier ce problème, une équipe de chercheurs de l’Institut Karolinska a mis au point un tableau de répartition de la population pour le débit de filtration glomérulaire estimé (DFGe), un indicateur clé utilisé pour évaluer la santé des reins. L’objectif est de fournir aux médecins un outil plus précis pour identifier les personnes susceptibles de développer une IRC et ainsi mettre en place des mesures préventives précoces.
Actuellement, le diagnostic de l’IRC repose principalement sur le dépassement de seuils fixes : un DFGe inférieur à 60 mL/min/1,73 m² ou une augmentation notable de la présence d’albumine dans les urines. Cependant, l’analyse de l’albumine étant rarement réalisée, la détection de l’IRC s’appuie essentiellement sur la mesure de la créatinine et le calcul automatique du DFGe.
« Cette approche crée une forme de passivité face à la maladie, où l’intervention est retardée jusqu’à ce que les lésions rénales soient importantes. En pratique, on attend souvent que le DFGe descende en dessous de 60, alors qu’une part significative de la fonction rénale est déjà compromise »,
Juan Jesús Carrero, professeur au Département d’épidémiologie médicale et de biostatistique de l’Institut Karolinska
L’équipe de l’Institut Karolinska s’est inspirée des méthodes utilisées en pédiatrie, notamment les courbes de croissance et de poids, qui permettent aux médecins de repérer intuitivement les enfants présentant un risque d’obésité ou de retard de croissance.
« Les pédiatres utilisent des courbes de croissance pour comparer la taille et le poids d’un enfant à ceux d’autres enfants du même âge et du même sexe. C’est un moyen très visuel d’identifier les enfants qui grandissent « plus lentement que la plupart » ou qui ont tendance à être en surpoids ou en insuffisance pondérale. Nous appliquons ce même concept à la fonction rénale »,
Juan Jesús Carrero, professeur au Département d’épidémiologie médicale et de biostatistique de l’Institut Karolinska
Les chercheurs ont analysé les données de plus de 80 % de la population de Stockholm âgée de 40 à 100 ans, soit des millions de résultats d’analyses, afin de construire des courbes spécifiques à l’âge et au sexe qui illustrent la distribution du DFGe dans la population générale. Ils ont ensuite étudié si les personnes présentant un DFGe en dehors de la moyenne étaient plus susceptibles de développer une dialyse ou de décéder prématurément.
Leurs observations ont révélé que même chez les personnes ayant un DFGe supérieur à 60, celles dont les valeurs étaient significativement inférieures à la moyenne (inférieures au 75e centile) présentaient un risque accru de dialyse et de mortalité.
« Heureusement, les risques absolus restent faibles, mais cette approche simple permet d’identifier les personnes dont la fonction rénale est « inférieure aux attentes » et qui pourraient bénéficier d’une évaluation et d’un suivi plus approfondis, plutôt que d’attendre que leur DFGe descende en dessous de 60. Par exemple, une femme de 55 ans avec un DFGe de 80 mL/min/1,73 m² est généralement considérée comme ayant une fonction rénale normale. Cependant, pour son âge et son sexe, cette valeur se situe autour du 10e centile et est associée à un risque trois fois plus élevé de début de dialyse »,
Juan Jesús Carrero, professeur au Département d’épidémiologie médicale et de biostatistique de l’Institut Karolinska
L’un des avantages majeurs de cette méthode est sa simplicité et son faible coût.
« Il suffirait, lors d’une analyse de la créatinine, que les cliniciens reçoivent automatiquement non seulement la valeur du DFGe, mais aussi son centile en fonction de l’âge et du sexe. Cela fournirait un outil simple pour identifier les patients qui semblent « normaux », mais qui présentent déjà des signes de déclin de la fonction rénale et qui pourraient bénéficier d’une prise en charge précoce et de mesures préventives »,
Juan Jesús Carrero, professeur au Département d’épidémiologie médicale et de biostatistique de l’Institut Karolinska
L’étude, qui a porté sur plus de 1,1 million d’adultes de la région de Stockholm (Suède), a utilisé près de sept millions de tests de DFGe réalisés entre 2006 et 2021 pour établir ces courbes de référence spécifiques à l’âge et au sexe.
