Publié le 24 octobre 2025 10:12:00. Alors que le débat budgétaire s’envenime, une analyse approfondie révèle que le véritable problème de la Belgique ne réside pas tant dans les dépenses sociales que dans des milliards d’euros de pertes fiscales au profit des entreprises, fragilisant durablement le système de protection sociale.
- Des pertes de 35 milliards d’euros sont retirées chaque année de la sécurité sociale, un montant bien supérieur aux coupes budgétaires actuelles.
- La part des cotisations sociales payées par les employeurs a considérablement diminué au fil des décennies, transférant le fardeau financier vers les citoyens.
- Les statuts d’emploi atypiques, tels que les flexi-jobs et le travail étudiant, contribuent à saper les fondements de la sécurité sociale.
Au cœur des discussions budgétaires actuelles, dominées par des déclarations fortes de personnalités politiques comme Bart De Wever et Georges-Louis Bouchez, se cache un débat plus profond sur l’avenir de l’État-providence en Belgique. Pourtant, un travail de recherche mené par des universitaires de premier plan, et largement ignoré par les médias et les décideurs politiques, met en lumière une réalité troublante : le système de sécurité sociale n’est pas en crise à cause de dépenses excessives, mais en raison d’une érosion structurelle de ses ressources.
Lors d’une récente conférence, L’état de l’État-providence, qui s’est tenue à Louvain et a rassemblé des chercheurs de toute l’Union européenne, le sociologue Jan Hertogen a mis en évidence un chiffre alarmant : en 2023, pas moins de 35 milliards d’euros ont été retirés de la sécurité sociale. Ce montant, plus de trois fois et demie supérieur aux économies demandées par le gouvernement, révèle l’ampleur du problème. Selon l’analyse du professeur Jozef Pacolet (HIVA-KU Leuven) et d’autres universitaires, disponible ici, l’État-providence belge ne se porte pas aussi mal qu’on le prétend.
Cette situation est le résultat d’une politique qui a progressivement transféré le fardeau financier des entreprises vers les citoyens. Dans les années 1960, les employeurs payaient encore 37 % du salaire brut en cotisations sociales. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à environ 25 %, la différence se traduisant par des bénéfices et des dividendes accrus pour les entreprises, sans contrôle ni condition. Selon les calculs de Hertogens, 21 milliards d’euros ont été perdus en 2023 en raison de la baisse des cotisations patronales, et 14 milliards d’euros en raison des subventions salariales. Une infime partie de ces sommes suffirait à créer de véritables emplois.
Un pillage de la caisse de sécurité sociale
La sécurité sociale, fruit de la lutte du mouvement ouvrier – avec les caisses d’entraide, les groupes d’épargne et les syndicats qui en ont posé les premières pierres à la fin du XIXe siècle et après la Seconde Guerre mondiale – est aujourd’hui menacée. Les organisations patronales se plaignent régulièrement de « coûts salariaux trop élevés », alors que la Belgique consacre plus de cinq pour cent de sa masse salariale aux subventions, soit huit fois plus que la France et presque six fois plus que les Pays-Bas.
« Il semble que nos salaires soient « trop chers », alors qu’en réalité ils sont fortement subventionnés. »
Hendrik Vos, professeur d’études européennes à l’Université de Gand
L’écart salarial souvent évoqué est également artificiel, car le Conseil central de l’économie n’est pas autorisé à inclure les réductions d’impôts dans ses comparaisons internationales. Cette distorsion donne l’impression que les salaires belges sont excessivement élevés, alors qu’ils sont en réalité fortement subventionnés. Comme le résume Hendrik Vos dans De Standaard, il s’agit d’une recette éprouvée en matière de communication politique : effrayer la population et lui faire croire qu’il n’y a pas d’alternative.
En 2023, le déficit budgétaire officiel s’élevait à 26,7 milliards d’euros. Mais si l’on ajoute les 35 milliards d’euros de pertes en matière de sécurité sociale, on prend conscience de l’ampleur réelle du problème : il ne se situe pas dans les allocations, les salaires décents ou les retraites, mais dans les transferts massifs aux entreprises. Cet argent ne retourne pas à l’économie par le biais de l’emploi ou des recettes fiscales, mais disparaît dans le profit privé.
À cela s’ajoutent les nouveaux statuts d’emploi atypiques – flexi-jobs, travail étudiant, contrats temporaires et à temps partiel – qui paient peu ou pas de cotisations sociales, tout en remplaçant de plus en plus les emplois permanents. Ces formes de travail sapent la base solidaire du système. Les travailleurs indépendants cotisent moins que les salariés, mais bénéficient de plus en plus de droits sociaux, tandis que les actifs restent largement intacts. Les inégalités augmentent, non pas à cause d’un excès de solidarité, mais parce que les épaules les plus solides contribuent structurellement trop peu.
Refinancer, pas démolir
Selon le professeur émérite Wim Moesen, cité dans l’émission Terzake de la VRT du 22 octobre, une réforme fiscale complète est nécessaire. Tout revenu, qu’il provienne du travail ou du capital, devrait contribuer proportionnellement à la sécurité sociale. Lieveke Norga, de l’ACV Puls, souligne avec force que dans De Standaard : « Quiconque veut sérieusement protéger notre modèle social veille également à ce que les revenus de ce modèle soient préservés. Ce gouvernement saigne encore plus notre sécurité sociale, avec l’expansion des emplois flexibles, des emplois étudiants et des exonérations des employeurs, et avec un milliard d’euros supplémentaires de ‘réductions d’impôts’ supplémentaires – en fait, les bénéfices augmentent aux dépens du système d’assurance sociale. Cela rend le discours sur ‘l’importance générale’ complètement incroyable. »
« La solidarité n’est pas un coût, elle est la source de notre prospérité. »
Lieveke Norga, ACV Puls
Si la Belgique recherche réellement 10 milliards d’euros d’économies, la solution est évidente : refinancer la sécurité sociale. En réduisant certaines des subventions et remises actuelles, il serait possible de récolter des milliards sans plonger personne dans la pauvreté. La sécurité sociale n’est pas un poste de coût, mais une assurance collective, le fondement de notre société, qui garantit soins, revenus et dignité, quels que soient l’origine ou le statut. Ce qui est retiré aujourd’hui de cette marmite pour « alléger le fardeau » des entreprises est en réalité un transfert de richesse publique vers la richesse privée.
Vous trouverez des chiffres et des tableaux supplémentaires sur cette question ici.
Sur le même sujet
