Publié le 17 novembre 2023 09:30. Alors que l’idée d’un recul de la mondialisation gagne du terrain, l’économie mondiale se redéfinit par une consolidation et une diversification des accords commerciaux, notamment en réaction aux politiques protectionnistes des États-Unis.
- La mondialisation ne disparaît pas, mais se transforme, avec une consolidation des échanges et une diversification des accords commerciaux.
- Le « trilemme politique de l’économie mondiale » – intégration économique, démocratie et souveraineté nationale – est au cœur des tensions actuelles.
- Les États-Unis, en défiant les règles du commerce international, accélèrent la conclusion d’accords commerciaux ailleurs dans le monde.
L’idée que la mondialisation touche à sa fin est tenace, mais ne reflète pas une réalité nuancée. Si l’intégration globale ne progresse plus aussi rapidement, elle continue de se développer dans certains secteurs et zones géographiques. Une consolidation est observable, marquée par des contractions et des expansions, mais l’évolution est plus complexe qu’un simple retour en arrière.
Au cœur de cette dynamique se trouve le « trilemme politique de l’économie mondiale », théorisé par l’économiste Dani Rodrik. Selon ce concept, les pays ne peuvent simultanément maximiser l’intégration économique, préserver une politique démocratique et maintenir une pleine souveraineté nationale. Plus les règles commerciales internationales sont contraignantes, moins les gouvernements disposent de marge de manœuvre pour définir leurs propres politiques. L’intégration et la souveraineté sont donc souvent en tension. Rodrik souligne également qu’une certaine intégration économique est essentielle pour permettre aux petits pays de se spécialiser et de prospérer.
L’administration Trump a clairement illustré ce trilemme en utilisant la puissance économique américaine pour contourner les règles établies, notamment en imposant des droits de douane et en recourant à l’intimidation comme levier politique. Cette approche viole le principe fondamental de non-discrimination au sein du système commercial international.
La réaction de la communauté internationale est unanime : presque tous les pays, à l’exception de la Chine, manquent des moyens d’exercer une pression comparable. La Chine, quant à elle, utilise son influence de manière plus discrète, mais avec une efficacité croissante. En conséquence, des négociations commerciales bloquées depuis des années se débloquent désormais dans le monde entier.
Il ne s’agit pas d’une résolution complète des problèmes sous-jacents, mais plutôt d’un report de ces difficultés. La Nouvelle-Zélande pourrait ainsi conclure prochainement un accord commercial avec l’Inde, mais celui-ci évitera soigneusement les questions sensibles liées au commerce des produits laitiers. Cette tendance se retrouve dans d’autres accords commerciaux : la pression exercée par les États-Unis crée un sentiment d’urgence, même si les solutions ne sont pas optimales. Cette diversification des partenaires commerciaux contribue toutefois à réduire l’influence économique américaine à l’échelle mondiale.
Une complication supplémentaire réside dans le blocage de l’Organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les États-Unis ont empêché la nomination de nouveaux juges, paralysant ainsi le système d’arbitrage international. Ce problème, qui précède l’arrivée de Trump, remonte au moins à l’administration Obama. De plus en plus d’accords commerciaux intègrent désormais des mécanismes d’arbitrage alternatifs, qui se révèlent efficaces. La Nouvelle-Zélande a par exemple pu résoudre un différend commercial avec le Canada grâce à ces procédures prévues par l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP).
Si les tactiques de Trump peuvent lui apporter des victoires à court terme, elles affaiblissent les États-Unis à long terme. Son annonce de ne pas participer à la prochaine réunion du G20, pour des raisons politiques liées à la situation des agriculteurs blancs en Afrique du Sud, en est un exemple frappant. Ce retrait ouvre la voie à un G19 – un groupe de pays globalisés qui exclut les États-Unis. On pourrait même parler d’un G85, compte tenu du fait que la part des États-Unis dans le commerce mondial ne représente plus que 15 %, contre 25 % du PIB mondial.
Au cours des huit dernières années, plus de quatre pays sur cinq – développés et en développement – ont vu leurs échanges commerciaux augmenter en proportion de leur PIB. Aux États-Unis, cette part a diminué. La question de savoir si cette perte de parts de marché est bénéfique pour les États-Unis, une grande économie pouvant être plus autosuffisante qu’une petite, fera l’objet d’une analyse ultérieure. Quoi qu’il en soit, une simple mesure des flux commerciaux ne suffit pas à saisir tous les avantages du commerce, notamment le partage d’idées et d’innovations.
L’essor rapide de l’industrie pharmaceutique chinoise en est un exemple. En bloquant l’accès à l’innovation chinoise, les États-Unis se privent d’un potentiel de développement important, pénalisent leur propre industrie pharmaceutique – qui dépend en partie de l’Europe – et risquent de limiter l’accès de leurs citoyens aux nouveaux traitements.
Parallèlement à ces évolutions économiques, on observe une résistance croissante à la migration internationale. Les communautés semblent plus disposées à consommer des produits étrangers qu’à accueillir des immigrants. Si la mondialisation des migrations avait atteint son apogée avant la Première Guerre mondiale, les pressions en faveur d’une mobilité accrue se sont renforcées après la Seconde Guerre mondiale. L’Union européenne, par exemple, a fondé son intégration sur la libre circulation des personnes, mais elle est de plus en plus réticente à accueillir des flux migratoires provenant de l’extérieur de ses frontières. (C’est d’ailleurs l’une des principales raisons du Brexit.)
L’interaction entre les communautés d’origine et les nouveaux arrivants est un domaine peu étudié par les économistes. Les études montrent généralement que les migrants ne sont pas à l’origine du chômage local, car ils stimulent la demande et occupent souvent des postes pour lesquels il y a des pénuries de main-d’œuvre. Cependant, les tensions sociales semblent plus préoccupantes.
On peut s’attendre à une restriction croissante des politiques migratoires, avec un accent accru sur les compétences et les qualifications. Ironiquement, ce flux pourrait être bidirectionnel. Les États-Unis, autrefois une destination privilégiée, perdent désormais certains de leurs talents les plus brillants. L’industrie pharmaceutique chinoise en est un exemple.
La Nouvelle-Zélande a traditionnellement adopté une approche plus ouverte en matière d’immigration, avec environ 30 % de sa population née à l’étranger. Il est probable que cette tendance se poursuive, avec une proportion croissante de personnes d’origine asiatique et pacifique, dont beaucoup sont nées sur le territoire néo-zélandais. Cependant, le pays ne peut ignorer les évolutions observées aux États-Unis, qui autrefois attiraient les migrants du monde entier, mais leur ferment désormais la porte.
La Nouvelle-Zélande est consciente de son poids limité dans l’économie internationale. Les nombreux accords commerciaux qu’elle a conclus témoignent de sa stratégie : s’allier à des partenaires diversifiés, en tenant compte de ses propres contraintes. L’absence d’accord commercial avec les États-Unis rappelle que le problème ne se limite pas à l’administration Trump. (La Nouvelle-Zélande est trop petite et stratégiquement insignifiante pour avoir été une priorité face aux tendances protectionnistes du Congrès américain.)
Le pays a également développé des relations fondées sur le commerce, mais qui ne se limitent pas à celui-ci. L’accord de partenariat économique plus étroit avec Singapour, annoncé en 2001, pouvait sembler être une alliance entre deux petits pays. Cependant, cet accord a ouvert la voie à des initiatives plus ambitieuses, telles que le CPTPP en 2018 et le Partenariat économique régional global (RCEP) en 2022, qui sont ouverts à d’autres pays.
Dès avant l’ère Trump, la Nouvelle-Zélande avait anticipé l’évolution de la mondialisation vers un plurilatéralisme ouvert, conscient qu’un multilatéralisme universel est difficile à atteindre. Le pays a été un pionnier en adaptant sa stratégie à ses circonstances particulières, plutôt qu’en suivant aveuglément les tendances.
*Brian Easton, chercheur indépendant, est économiste, statisticien social, analyste des politiques publiques et historien. Il était le chroniqueur économique du Auditeur de 1978 à 2014. Cet article a été initialement publié sur pundit.co.nz et est republié avec autorisation.
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