Publié le 4 janvier 2024 17h35. De plus en plus de parents recourent à la géolocalisation pour surveiller leurs enfants, une pratique qui inquiète des professionnels de la santé mentale quant à son impact sur l’autonomie et le bien-être des jeunes générations.
- Des psychologues, médecins et infirmières s’alarment des conséquences potentiellement négatives du suivi constant des enfants par leurs parents.
- Cette tendance est alimentée par la prolifération des smartphones et des dispositifs de localisation, comme les balises AirTag.
- Des experts estiment que cette surveillance excessive peut engendrer de l’anxiété et entraver le développement de l’autonomie chez les enfants.
La surveillance des enfants par leurs parents est devenue une pratique courante, allant jusqu’à inciter les fabricants de chaussures à intégrer des emplacements dédiés aux dispositifs de localisation dans leurs modèles. Mais cette tendance croissante suscite de vives inquiétudes chez un collectif de professionnels de la santé. Une coalition de psychologues, de médecins, d’infirmières et d’autres professionnels de la santé estime que cette surveillance constante peut avoir des effets néfastes sur la santé mentale et le développement des jeunes.
Nombre de parents justifient l’utilisation de smartphones et d’applications de géolocalisation par le besoin de savoir où se trouvent leurs enfants en permanence. Cette possibilité de suivi est souvent citée comme l’une des principales raisons de l’achat d’un téléphone pour leur enfant. Même ceux qui hésitent à équiper leurs enfants d’un smartphone recourent à des dispositifs de suivi indépendants, tels que les balises AirTag d’Apple, pour garder un œil sur leurs déplacements. Des personnalités publiques, comme Mike et Zara Tindall, ont d’ailleurs été observées utilisant ce type de technologie l’année dernière.
La société de chaussures Skechers a même franchi une étape supplémentaire en lançant un modèle de baskets intégrant un compartiment dédié à une balise AirTag, facilitant ainsi la tâche des parents souhaitant suivre leurs enfants. Cependant, cette initiative a suscité une réaction forte de la part des professionnels de la santé.
Dans une lettre ouverte, 74 experts expriment leur « profonde préoccupation » face à cette tendance, soulignant ses effets potentiellement négatifs sur la santé mentale, l’autonomie et la résilience des enfants. Ils appellent les parents à « faire une pause dans le suivi » et à se demander si cette enfance hyper-surveillée est réellement bénéfique pour leurs enfants.
« Nous exhortons tous les parents à faire une pause dans le suivi et à reconsidérer si l’enfance surveillée dans laquelle nous somnambulons profite réellement à nos enfants. »
Collectif de professionnels de la santé
Le groupe de campagne Generation Focus, qui milite notamment pour des écoles sans smartphone, a organisé cette initiative. Ils affirment que le suivi implicitement transmet aux enfants le message que le monde est un endroit dangereux, alors qu’il n’existe aucune preuve de cela. Au contraire, ils soulignent que le simple fait de porter un smartphone peut augmenter le risque d’agression.
Ils décrivent le suivi comme un « cordon ombilical invisible » entre le parent et l’enfant, qui compromet le développement de l’autonomie et empêche l’acquisition de compétences essentielles, telles que la capacité à trouver un endroit sûr, à demander de l’aide et à gérer des situations d’urgence sans dépendre d’un appareil numérique.
Les entreprises technologiques sont également pointées du doigt pour avoir exploité les craintes parentales en promouvant le suivi comme un moyen de garantir la sécurité des enfants. Bien qu’il n’existe pas de preuves scientifiques directes reliant le suivi à des dommages spécifiques, les experts soulignent un lien établi entre la « parentalité en hélicoptère » et l’anxiété chez les enfants. Des études ont mis en évidence cette corrélation, bien que le lien de causalité reste à démontrer.
Emma Lawlor, orthophoniste à Guernesey, s’oppose à la surveillance de sa fille Rosie, 11 ans. Elle explique : « J’ai vraiment l’impression que c’est une question de confiance, et je ne veux pas mettre en place des choses qui suggèrent que je ne fais pas confiance à ma fille de 11 ans. Je veux qu’elle soit capable de résoudre ses problèmes par elle-même et d’acquérir les compétences nécessaires pour faire face à des situations difficiles. »
Andrew Wilmot, chef de projet à Bournemouth, et sa compagne sont en désaccord sur l’opportunité de localiser leur fille de huit ans lorsqu’elle se rend à l’école. Wilmot, qui travaille dans le secteur technologique, estime que cela envoie un mauvais message à son enfant et peut créer un modèle de relation basé sur la surveillance constante. Il s’inquiète également de l’anxiété parentale, qu’il considère comme l’un des principaux problèmes auxquels les parents sont confrontés aujourd’hui.
« Je ne pense pas que cela envoie un très bon message à votre enfant… il est de plus en plus normal que les personnes en couple se suivent constamment, mais je pense que cela crée un modèle assez négatif et hostile pour les relations. »
Andrew Wilmot, chef de projet
Malgré les récentes agressions survenues dans la région et la présence de groupes de jeunes dans le centre-ville, Wilmot reste convaincu qu’une balise de suivi ne protégera pas sa fille des dangers réels. Il souligne que le plus grand risque pour les enfants reste les accidents de la route et qu’un dispositif de localisation ne peut pas empêcher une collision.
Chris Field, pédopsychiatre consultant à Sheffield, explique que le suivi peut en réalité augmenter l’anxiété de l’enfant. Il se demande si la surveillance vise à apaiser l’anxiété du parent ou celle de l’enfant.
Lauren Antonoff, directrice générale de Life360, une application de suivi, défend cette technologie en affirmant qu’elle « soutient l’indépendance des enfants tout en gardant tout le monde connecté d’une manière qui semble naturelle à une génération qui utilise déjà des outils numériques pour naviguer dans la vie quotidienne ». Elle affirme que le partage de position réduit souvent l’anxiété et offre une tranquillité d’esprit aux parents.
Clare Fernyhough, co-fondatrice de Generation Focus, conclut : « En tant que parents, il est tout à fait normal de vouloir assurer la sécurité de nos enfants. Mais rien ne prouve que le suivi les rend plus en sécurité. En leur transférant nos propres peurs parentales, nous risquons de les rendre plus anxieux, tout en les privant d’opportunités vitales pour développer leur autonomie et leur résilience. »
