Home NouvellesLes empires numériques mondiaux se battent pour le pouvoir – en Europe, nous ne pouvons pas nous permettre d’être des idiots utiles | Thierry Breton

Les empires numériques mondiaux se battent pour le pouvoir – en Europe, nous ne pouvons pas nous permettre d’être des idiots utiles | Thierry Breton

by Nicolas Lefèvre

La souveraineté numérique européenne est au cœur des préoccupations des dirigeants français et allemands, qui se sont réunis à Berlin ce mardi pour débattre des stratégies à adopter face aux modèles numériques concurrents. Alors que les citoyens européens passent en moyenne quatre à cinq heures par jour en ligne, il est devenu impératif de maîtriser l’organisation, la structure et la régulation de l’espace numérique.

L’Union européenne a déjà posé les jalons d’une approche spécifique avec l’adoption, entre 2022 et 2024, de quatre lois fondamentales : la loi sur les services numériques (DSA), la loi sur les marchés numériques (DMA), la loi sur les données (Data Act) et la loi sur l’intelligence artificielle (IA Act). Ces textes, adoptés à une large majorité au Parlement européen et à l’unanimité par les États membres, visent à protéger les citoyens, les entreprises et les démocraties contre les abus en ligne et à incarner les valeurs fondamentales de l’État de droit. L’UE se targue d’avoir ainsi mis en place le cadre juridique numérique le plus avancé au monde.

Si le marché numérique européen reste ouvert à tous, l’accès est conditionné au respect des règles européennes. Une fermeté assumée, justifiée par le fait que les États-Unis et la Chine n’hésitent pas à appliquer leurs propres législations pour défendre leurs intérêts. « Si on ne respecte pas les règles, alors on n’a pas accès au marché », a souligné une source proche des négociations.

Le paysage numérique mondial est marqué par la confrontation de visions distinctes. Les États-Unis privilégient un modèle ultra-libéral, dominé par quelques géants technologiques (Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft) qui cherchent à imposer leurs normes. La Chine, quant à elle, opte pour un contrôle strict, la surveillance de masse et la promotion de ses propres champions nationaux comme Huawei, ByteDance et Alibaba. La Russie considère l’espace numérique comme une extension de son territoire, revendiquant une souveraineté de l’information et prônant une gouvernance « multipolaire » de l’internet, souvent au prix d’une censure accrue.

Face à ces modèles, l’UE a choisi une voie tierce, s’appuyant sur la force de son marché intérieur de 450 millions de citoyens. Cette stratégie nécessite toutefois une volonté politique forte pour déployer pleinement son pouvoir de négociation. L’arsenal juridique européen vise à assurer la cohésion, à protéger les utilisateurs, à garantir la transparence et à préserver les fondements démocratiques.

Cependant, cette législation est aujourd’hui remise en question, avec des tentatives d’affaiblissement sous prétexte de simplification ou de correction d’un supposé biais « anti-innovation ». Des tentatives dont l’origine transatlantique est clairement identifiée. Il est donc crucial, selon les experts, de protéger l’intégrité de ces piliers juridiques, y compris au niveau géopolitique.

La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit. Pour l’Europe, cela passe par une réglementation ambitieuse, des investissements massifs dans la recherche et les infrastructures critiques (services cloud souverains, réseaux 5G, semi-conducteurs), le soutien à l’innovation et le développement des compétences. Un véritable marché unique des capitaux est également indispensable pour donner à l’Europe les moyens financiers de rivaliser avec les États-Unis.

Enfin, l’autonomie numérique implique de s’affranchir des juridictions extra-européennes qui régissent les données (comme la loi américaine Patriot Act) et de localiser et certifier les infrastructures critiques, tout en favorisant les solutions open source. C’est là, selon les observateurs, la troisième expression de la souveraineté numérique européenne : résister aux pressions extérieures et affirmer la solidité de son infrastructure.

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