Le cinéma d’automne a été marqué par l’émergence d’un nouveau type de personnage masculin : le père artiste torturé, rongé par ses choix et hanté par ses échecs familiaux. Ces figures, incarnées à l’écran par des acteurs tels que George Clooney et Paul Mescal, explorent les conséquences d’une ambition artistique dévorante au détriment de la paternité.
Contrairement aux pères héroïques souvent dépeints au cinéma – avocats dévoués ou hommes d’affaires prospères qui jonglent avec succès entre carrière et famille – ces nouveaux patriarches assument leurs failles. Ils ne cherchent pas à justifier leurs absences par des missions nobles, comme sauver l’humanité, mais avouent une priorité donnée à leur propre épanouissement créatif.
Dans Jay Kelly de Noah Baumbach, George Clooney incarne un acteur qui confesse à sa fille : « Je voulais vraiment quelque chose, et je pensais que si je détournais les yeux, je ne pourrais pas l’avoir. » Cette honnêteté, bien que maladroite, contraste avec l’attitude de Gustav, le père distant et désagréable de Valeur sentimentale, qui se justifie de ne pas avoir assisté aux pièces de théâtre de sa fille en avouant simplement qu’il n’aime pas le théâtre. William Shakespeare, dans Hamnet de Chloé Zhao, est un père plus affectueux, mais son absence prolongée, due à ses obligations théâtrales, a des conséquences désastreuses pour ses enfants.
Ces films ne se contentent pas de dénoncer ces pères imparfaits ; ils examinent les répercussions de leur égocentrisme. Valeur sentimentale, par exemple, offre une scène particulièrement poignante entre les deux filles de Gustav, Nora et Agnès, après la lecture du dernier scénario de leur père. Agnès remarque que le texte résonne étrangement avec les moments les plus sombres de la vie de Nora, ce à quoi cette dernière répond : « Ce n’était pas lui qui était là. C’était vous. » Cette scène révèle le coût réel du narcissisme paternel : les enfants sont contraints de se débrouiller seuls.
Le remords est palpable chez ces personnages. Lorsque Shakespeare rentre chez lui après une représentation, il découvre qu’il est trop tard pour réparer les dégâts causés à sa famille et se voit confronté à la colère de sa femme, Agnès, qui le gifle. De même, Jess, la fille de Jay Kelly, déclare froidement à son père : « Je vais avoir une belle vie, mais pas avec toi. »
Cependant, ces films suggèrent également que l’art peut offrir une forme de rédemption, ou du moins de compréhension. Hamnet se termine par un moment de connexion entre Agnès et un jeune acteur jouant Hamlet, un personnage dont le nom est un hommage à leur fils décédé. Bien que touchante, cette scène est jugée peu convaincante par certains, car elle semble trop abrupte. Jay Kelly, quant à lui, laisse planer le doute sur la valeur réelle de l’art par rapport au coût humain. Le film se termine sur un plan de Jay, visiblement ému devant une rétrospective de sa carrière, mais il ne parvient pas à convaincre le spectateur que l’art valait le sacrifice.
Valeur sentimentale propose une vision plus nuancée. Le scénario de Gustav, bien que imparfait, est perçu comme un acte d’amour, une tentative de comprendre et de traduire la douleur de ses filles en art. Agnès le reconnaît elle-même : « Je pense qu’il l’a écrit pour toi. »
L’émergence de ce type de personnage pourrait signaler un changement culturel. En explorant les complexités d’une paternité imparfaite, le cinéma invite à une réflexion plus profonde sur ce que signifie être un « bon père ». Comme le souligne un personnage dans Histoire de mariage : « L’idée d’un bon père n’a été inventée qu’il y a environ 30 ans. » La prolifération de ces films, explorant des thèmes similaires, témoigne d’une sensibilité nouvelle et d’une volonté de remettre en question les normes traditionnelles de la paternité. Joachim Trier l’a résumé ainsi : « La tendresse est le nouveau punk. »
