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Les latrines médiévales de Gand montrent que les parasites intestinaux ne faisaient pas la distinction entre le clergé et la population

by Sophie Martin

Publié le 3 janvier 2026 à 09h47. Des analyses archéoparasitologiques menées à Gand, en Belgique, révèlent que les parasites intestinaux touchaient aussi bien les clercs que les populations ordinaires entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, témoignant de conditions sanitaires précaires généralisées.

  • Une étude a identifié des helminthes intestinaux et des protozoaires dans d’anciennes latrines et des sépultures.
  • Les parasites étaient présents chez le clergé et la population générale, sans distinction sociale.
  • Les résultats suggèrent que les mesures d’hygiène médiévales étaient insuffisantes pour prévenir la propagation des infections.

Au cœur de la ville de Gand, sous les rues pavées fréquentées aujourd’hui par les cyclistes et les touristes, les vestiges d’anciennes latrines et de lieux de sépulture recèlent un témoignage inattendu sur la vie quotidienne au Moyen Âge. Des archéologues y ont découvert bien plus que de simples structures : des traces microscopiques de maladies intestinales qui affectaient l’ensemble de la population, des plus humbles aux plus privilégiés.

Une étude archéoparasitologique approfondie a analysé les restes d’excréments conservés dans des latrines datant du XIIIe au XVIIIe siècle, en comparant les échantillons provenant de la population générale à ceux prélevés auprès du clergé de la cathédrale Saint-Baaf. Les conclusions sont sans appel : les parasites intestinaux séviraient sans distinction de hiérarchie sociale, de statut religieux ou de situation économique. Ni la foi, ni la position sociale, ni les murs protecteurs d’une cathédrale ne suffisaient à préserver des insalubrités ambiantes.

Parasites en pierre et en brique

Les échantillons analysés proviennent de trois contextes distincts : deux latrines du quartier Oude Schaapmarkt, utilisées par les habitants de Gand entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, et une latrine attenante à la sacristie de la cathédrale Saint-Baaf, réservée au clergé entre le XVIe et le XVIIe siècle.

L’analyse de tous les échantillons a révélé la présence de helminthes intestinaux, tels que le trichocéphale (Trichuris) et l’ascaris (Ascaris), ainsi que de protozoaires responsables de diarrhées sévères, comme Giardia duodénalis et Entamoeba histolytique. Selon les chercheurs, ces parasites se transmettaient principalement par la contamination fécale de l’eau et des aliments, ce qui témoigne de mauvaises conditions sanitaires généralisées dans toute la ville.

« Aucune différence notable n’a été constatée dans les espèces de parasites retrouvées entre le clergé et la population générale », conclut l’étude. Cette affirmation résume l’une des conclusions les plus significatives de ce travail : les inégalités sociales ne se reflétaient pas dans la santé intestinale.

Des latrines fouillées à Gand, utilisées par la population et le clergé pendant des siècles, ont permis de conserver des restes fécaux qui permettent aujourd’hui d’étudier les infections intestinales médiévales. Source : Journal of Archaeological Science : Reports

Entre latrines et enterrements

Outre les déchets conservés dans les latrines, les chercheurs ont analysé les sédiments pelviens de six sépultures humaines découvertes à proximité de la cathédrale. Deux d’entre elles présentaient également des œufs de Trichuris, ce qui renforce la conclusion selon laquelle l’infection était bien réelle et ne résultait pas d’une simple contamination du sol.

Les vestiges les plus anciens analysés datent du XIIIe siècle, et les plus récents du XVIIIe siècle. Cette large période temporelle a permis d’observer une continuité surprenante dans les types de parasites, sans changements majeurs dans l’espèce dominante sur plus de cinq siècles.

Les chercheurs ont également tenu compte de la possibilité de différences dans la conservation des vestiges. Les latrines de l’Oude Schaapmarkt étaient situées dans des zones plus basses et plus humides, ce qui favorise la conservation des œufs de parasites, tandis que la sacristie de la cathédrale était située sur un terrain plus sec et surélevé. Néanmoins, la coïncidence des espèces trouvées est frappante.

Que nous disent les excréments médiévaux ?

L’un des aspects les plus marquants de l’étude est la prévalence des parasites transmis par voie fécale-orale par rapport aux parasites alimentaires, tels que ceux contractés en consommant du poisson ou de la viande insuffisamment cuits. Ceci est particulièrement notable dans le cas du clergé, qui suivait des règles alimentaires strictes et consommait fréquemment du poisson.

Cependant, aucun parasite associé à la consommation de poisson cru ou mal cuit, comme le ténia du poisson ou la douve intestinale, n’a été identifié. Une explication possible est qu’à Gand, le clergé et le reste de la population cuisinaient le poisson de manière à détruire ces parasites, ce qui se reflète dans les livres de recettes médiévaux de la région, où l’on ne trouve aucune mention de poisson cru.

En revanche, les protozoaires Giardia et Entamoeba ont été identifiés à plusieurs reprises, responsables de diarrhées et de dysenterie, des maladies qui, à l’époque, pouvaient mettre la vie en danger, notamment chez les enfants et les personnes souffrant de malnutrition.

Oeufs de trichures et d’ascaris provenant des latrines de la sacristie de la cathédrale de Gand, moins bien conservés que ceux des puits urbains, reflétant l’influence de l’environnement sur la préservation des parasites. Source : Journal of Archaeological Science : Reports

L’hygiène médiévale, entre effort et insuffisance

La ville de Gand n’était pas insensible aux problèmes d’hygiène. Dès le XIVe siècle, des réglementations municipales sur le nettoyage des rues, la vente de produits alimentaires et la gestion des déchets étaient en vigueur. Des équipes d’entretien urbain ont été créées et des puits publics ont été construits pour garantir l’accès à l’eau potable.

Malgré ces efforts, l’étude démontre que les mesures sanitaires n’ont pas suffi à briser le cycle de réinfection parasitaire. Il est probable que l’une des principales causes réside dans l’utilisation d’excréments comme engrais dans l’agriculture, une pratique courante qui favorisait la transmission des parasites par le biais de fruits et de légumes contaminés.

La conclusion est claire : les progrès urbains n’ont pas suffi à garantir une hygiène efficace, pas même au sein des institutions religieuses les plus influentes.

Une fenêtre microscopique sur l’histoire sociale

Les résultats de ce travail ont une valeur qui dépasse le domaine de la parasitologie. Selon l’équipe de recherche, ces analyses permettent de «comparer la santé intestinale de différents groupes sociaux dans une même cité médiévale», transformant ainsi les latrines en un outil archéologique pour comprendre les conditions de vie, les inégalités et les échecs de l’hygiène publique dans le passé.

Loin d’être une simple curiosité, les vestiges conservés dans d’anciennes latrines nous racontent une histoire de mortalité infantile, de malnutrition chronique et de souffrance quotidienne. Ils nous rappellent également que la biologie ne reconnaît pas les classes sociales et que les véritables inégalités en matière de santé ne peuvent être résolues que lorsque les conditions matérielles le permettent.

Références

  • Tianyi Wang, Koen Deforce, Janiek De Gryse, Shari Eggermont, Robrecht Vanoverbeke, Piers D. Mitchell. Evidence of parasites in latrines and burials used by clergy and the general population of Ghent, Belgium, from the 13th to the 18th century. Journal of Archaeological Science: Reports, volume 53, 2024, 104394. https://doi.org/10.1016/j.jasrep.2024.104394.

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