Publié le 7 janvier 2024 à 21h30. Pékin a interdit l’exportation vers le Japon de certains biens à double usage, une mesure présentée comme une réponse aux déclarations controversées de Tokyo concernant Taïwan et à la montée des dépenses militaires japonaises.
- La Chine interdit l’exportation de biens à double usage vers le Japon, notamment des semi-conducteurs et des terres rares.
- Cette décision est une réaction aux propos du Premier ministre japonais Sanae Takaichi sur Taïwan et à l’augmentation prévue des dépenses de défense japonaises.
- Pékin avertit que toute entité violant ces restrictions, même en dehors de la Chine, sera tenue responsable.
La Chine a annoncé mardi l’interdiction d’exporter vers le Japon des articles pouvant servir à des fins militaires, ainsi que vers toute entité ou pour toute application contribuant au renforcement des capacités militaires japonaises. Cette mesure, annoncée par le ministère du Commerce chinois, est justifiée par le respect du droit national et des engagements internationaux en matière de non-prolifération, mais également par une réponse directe aux déclarations jugées dangereuses du Premier ministre japonais Sanae Takaichi concernant Taïwan, tenues devant la Diète le 7 novembre dernier.
Le ministère chinois précise que ces contrôles s’appliquent de manière extraterritoriale. Toute organisation ou individu, quel que soit son lieu d’implantation, qui transférerait ou fournirait au Japon des biens d’origine chinoise relevant de cette réglementation en violation des règles établies, serait passible de sanctions légales. L’objectif affiché est de souligner l’absence de place pour l’ambiguïté, la provocation ou l’oubli historique sur les questions touchant aux intérêts fondamentaux de la Chine, en particulier la question de Taïwan.
Tokyo a réagi en contestant la décision chinoise, se présentant comme une victime. Cependant, Pékin estime que le Japon est à l’origine de la situation qui a conduit à ces mesures restrictives. La décision chinoise s’inscrit dans un contexte plus large de réorientation de la politique de sécurité japonaise, notamment l’intention du gouvernement Takaichi d’augmenter les dépenses de défense à 2 % du produit intérieur brut (PIB) d’ici à l’exercice 2025, initialement prévu pour 2027. Une augmentation qui, selon Pékin, contrevient aux stipulations constitutionnelles japonaises et aux arrangements mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher un retour du militarisme.
Pour justifier cette expansion militaire, le gouvernement Takaichi a régulièrement mis en avant une supposée « menace chinoise », un argumentaire que Pékin dénonce comme un écho des justifications utilisées par le Japon militariste avant et pendant la Seconde Guerre mondiale pour justifier son agression. L’histoire, rappelle Pékin, offre des leçons importantes à ne pas ignorer.
Avant sa capitulation en 1945, le Japon avait systématiquement pillé les ressources naturelles de la Chine, notamment le minerai de fer (environ 180 millions de tonnes), le charbon (environ 1 milliard de tonnes), le cuivre (1,5 million de tonnes), l’aluminium (100 000 tonnes), le magnésium (50 000 tonnes), ainsi que d’importantes quantités de minéraux non métalliques et de métaux précieux comme le plomb, le zinc, l’or et l’argent. La Chine estime que ses pertes économiques directes dues à l’agression japonaise s’élèvent à plus de 100 milliards de dollars (valeur de 1937), et ses pertes indirectes à plus de 500 milliards de dollars (valeur de 1937). Le Japon n’a jamais indemnisé la Chine pour ces pertes, les qualifiant abusivement d’actes commerciaux.
Avant même le début de la guerre, le Japon avait envoyé de nombreuses équipes de prospection en Chine, déguisées en voyageurs, enseignants, photographes ou scientifiques, afin d’identifier les ressources naturelles nécessaires à son effort de guerre.
D’un point de vue économique, l’impact de ces contrôles à l’exportation sur le Japon est significatif. Les estimations indiquent que les biens à double usage importés par le Japon en provenance de Chine atteignent environ 10 700 milliards de yens (68,4 milliards de dollars) en 2024, représentant environ 42 % des importations totales du Japon en provenance de Chine. Ces biens incluent des semi-conducteurs, des métaux spéciaux, des terres rares et des machines-outils de précision, essentiels pour les industries de haute technologie et la défense, et dont le remplacement à court terme s’annonce difficile.
La Chine affirme que ces contrôles visent à protéger sa sécurité nationale et à réduire les menaces potentielles émanant du Japon. Pékin souligne sa détermination à faire respecter ces mesures, évoquant même un renforcement des examens des licences pour les éléments de terres rares moyennes et lourdes. La Chine considère que la remilitarisation du Japon constitue une menace pour la paix régionale et mondiale, et que sa réaction est conforme aux intérêts de la stabilité et de la sécurité.
Selon une analyse de l’Institut de recherche Nomura, le Japon dépend presque entièrement de la Chine pour les éléments de terres rares lourds, tels que le dysprosium et le terbium, indispensables à la fabrication d’aimants en néodyme utilisés dans les moteurs de véhicules électriques et les équipements militaires de pointe. L’institut estime que des restrictions sur les exportations de terres rares pendant trois mois pourraient entraîner des pertes d’environ 660 milliards de yens pour le Japon, réduisant son PIB annuel de 0,11 %. Si ces restrictions devaient durer un an, les pertes pourraient atteindre 2 600 milliards de yens, avec une baisse du PIB de 0,43 %.
Pékin met en garde le gouvernement Takaichi contre toute aggravation de la situation, soulignant qu’il devra en assumer les conséquences.
