Publié le 11 novembre 2025 à 10h00. Longtemps délaissées en raison de préjugés, les sangsues pourraient révolutionner certaines interventions chirurgicales au Mexique, notamment pour améliorer la vascularisation des greffes et des réimplantations. Un chirurgien pionnier témoigne de leur efficacité insoupçonnée.
- Les sangsues médicinales, capables d’aspirer jusqu’à 10 millilitres de sang, sont utilisées avec succès dans plusieurs pays pour faciliter la circulation sanguine après des greffes et des réimplantations.
- Au Mexique, leur utilisation reste marginale en raison d’un manque de réglementation, de préjugés culturels et de l’absence d’élevages spécialisés.
- Un chirurgien reconstructeur mexicain, formé en Turquie, utilise ces vers médicaux avec succès depuis une décennie, mais se heurte à des obstacles administratifs pour généraliser leur pratique.
Longtemps associées à des pratiques médicinales ancestrales, voire à des superstitions, les sangsues connaissent un regain d’intérêt dans le monde médical moderne. Si elles sont couramment utilisées en Turquie, en Espagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni pour améliorer la vascularisation après des interventions chirurgicales délicates, leur application reste confidentielle au Mexique. Le Dr Luis Rodrigo Reynoso, chirurgien plasticien reconstructeur, est l’un des rares à les employer, et plaide pour une reconnaissance officielle de leur potentiel thérapeutique.
« Les mentionner peut susciter un rejet, mais lorsqu’un tissu se congestionne et ne parvient pas à éliminer le sang qu’il reçoit, aucun médicament ni intervention chirurgicale n’égale l’effet d’une sangsue », explique le Dr Reynoso. Il a découvert cette technique en Turquie, lors d’une formation, et a décidé de l’étudier de plus près pour l’adapter à sa pratique au Mexique. Ses recherches l’ont conduit à collaborer avec Alejandro Francisco Oceguera Figueroa, de l’Institut de biologie de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), spécialiste de ces organismes.
L’obstacle principal réside dans l’inefficacité des espèces locales. « J’ai recherché des espèces indigènes, mais celles que nous avons ici consomment très peu de sang, moins d’un millilitre, ce qui les rend cliniquement inefficaces », précise le Dr Reynoso. La Sangsue médicinale (Hirudo medicinalis), originaire d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord, est la plus utilisée en médecine en raison de sa capacité à aspirer jusqu’à 10 millilitres de sang.
L’utilisation thérapeutique des sangsues remonte à l’Antiquité, en Égypte, en Mésopotamie et dans la Rome classique. Après une période de déclin au XXe siècle, elle a connu un regain d’intérêt dans les années 1960, grâce à une meilleure compréhension des propriétés de la salive de ces vers. Dans les années 1980 et 1990, les pionniers de la chirurgie reconstructive les ont utilisées avec succès pour faciliter les greffes et les réimplantations. Dans les années 2000, leur application s’est étendue au traitement de l’arthrose, de la polyarthrite rhumatoïde et de l’arthrite dégénérative en Suède, en Espagne et aux États-Unis.
Le Dr Reynoso utilise les sangsues notamment dans les cas de réimplantation d’oreilles, de doigts et de fragments de peau, où la vascularisation est souvent compromise. « Les sangsues agissent comme un drainage vivant. Elles se fixent à la zone transplantée grâce à leurs ventouses et aspirent le sang, réduisant l’inflammation et permettant aux tissus de s’oxygéner. De plus, elles libèrent une substance anticoagulante par leur salive », explique-t-il.
« Une fois remplie, la sangsue se détache automatiquement du patient, mais laisse un effet anticoagulant sur les tissus qui persiste pendant un certain temps. Ceci est très bénéfique pour que la zone continue à s’écouler, ne se congestionne pas et ne meure pas. »
Dr Luis Rodrigo Reynoso, chirurgien plasticien reconstructeur
Après dix ans d’expérience et plus de vingt interventions chirurgicales, le Dr Reynoso a obtenu des résultats probants, notamment la réimplantation réussie d’une oreille, la greffe d’un orteil après un accident et la reconstruction d’un nez suite à une morsure de cheval. La thérapie dure généralement cinq à sept jours, le temps que le corps génère une nouvelle circulation sanguine.
Cependant, pour généraliser l’utilisation des sangsues au Mexique, il est impératif de mettre en place une réglementation et des protocoles stricts, comme c’est le cas dans d’autres pays. Le Dr Reynoso souligne également le risque d’infection, car les sangsues peuvent héberger des bactéries dans leur estomac. Pour pallier ce problème, il applique un antibiotique prophylactique.
Il insiste sur le fait qu’il est crucial de ne jamais arracher une sangsue, mais d’ajouter une goutte d’eau savonneuse ou alcoolisée pour la faire se détacher. Malgré ses succès, le Dr Reynoso se heurte à des obstacles administratifs. Lorsqu’il a tenté d’introduire formellement cette pratique, le ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles et la Commission fédérale pour la protection contre les risques sanitaires l’ont bloqué, craignant qu’il ne s’agisse d’une introduction d’espèce exotique.
Le chirurgien plaide pour une réforme de la loi afin de reconnaître les sangsues comme dispositifs médicaux, et de définir les conditions d’utilisation et les qualifications requises. Il souligne également la nécessité de surmonter la résistance culturelle, car les patients sont souvent réticents à l’idée de se faire soigner avec des sangsues. « Quand ils voient qu’une seule sangsue peut sauver leur oreille ou leur doigt, ils changent d’avis », conclut-il. Il espère que les autorités sanitaires et les associations médicales prendront des mesures pour favoriser la création d’un élevage de sangsues accrédité et promouvoir la formation médicale dans ce domaine.
« Espérons qu’un jour nous cesserons de les considérer comme de simples larves et les reconnaîtrons comme des alliés de la médecine », conclut le chirurgien.