Le secteur de la défense connaît une mutation profonde : les investissements se reportent des géants industriels traditionnels vers des entreprises plus agiles, spécialisées dans les technologies de pointe et les systèmes « attritables ». Cette évolution, amorcée en 2025, est portée par les besoins d’un nouveau type de guerre et se traduit par une volatilité accrue, mais aussi par des opportunités de croissance inédites.
Pendant des décennies, des groupes comme Lockheed Martin ou General Dynamics étaient considérés comme des placements sûrs, offrant des dividendes stables et une faible volatilité. Ces entreprises, piliers de l’industrie, étaient achetées pour le long terme, dans une optique de préservation du capital.
Mais la donne a changé. L’essor de la guerre asymétrique, où des drones relativement peu coûteux peuvent neutraliser des équipements lourds et onéreux, a contraint le Pentagone à revoir ses priorités budgétaires. Ce virage stratégique a favorisé les entreprises de taille moyenne, plus réactives et axées sur l’innovation technologique. Les investisseurs ne se contentent plus d’évaluer ces sociétés sur la base de leurs flux de trésorerie ; ils scrutent désormais leur potentiel de croissance et leur capacité à proposer des technologies disruptives.
Kratos Defence & Security Solutions et AeroVironment sont en première ligne de cette transformation. Ces deux entreprises, autrefois considérées comme des acteurs de niche, sont devenues des éléments essentiels de la sécurité nationale, créant une nouvelle catégorie d’actifs dans le domaine de la défense, dont les performances s’apparentent davantage à celles des valeurs technologiques de la Silicon Valley qu’à celles des fabricants industriels traditionnels.
L’économie de l’attrition : un nouveau modèle
Pour comprendre cette évolution, il est essentiel de saisir le concept militaire de « systèmes attritables ». Autrefois, les dépenses de défense étaient concentrées sur des plateformes durables, comme les porte-avions et les avions de combat, conçues pour une longue durée de vie et générant des revenus grâce à des contrats de maintenance pluriannuels. Or, les conflits modernes exigent des équipements suffisamment performants pour accomplir une mission, mais aussi suffisamment abordables pour être perdus au combat sans compromettre le budget.
Pour les investisseurs, ce changement implique une modification du modèle économique du secteur. Le marché passe d’un système de maintenance à un système de consommation. Dans le modèle traditionnel, un avion de combat est vendu une fois, et le fabricant tire ses revenus de sa réparation pendant quarante ans. Le volume des ventes est faible, mais les marges sont stables. Avec les systèmes attritables, un drone ou une munition guidée est vendu, utilisé au combat, puis détruit. Le client en rachète immédiatement un autre. Le volume des ventes est élevé, et les revenus sont récurrents, créant un cycle comparable à celui d’une entreprise de matières premières ou d’un éditeur de logiciels.
Kratos : la validation d’un projet scientifique
Longtemps considérée comme une entreprise prometteuse mais dépourvue de contrats de production solides, Kratos a fait ses preuves en 2025 en passant de la phase de prototypes à la fabrication en série. Le marché a réagi positivement, le cours de l’action de Kratos ayant augmenté de plus de 200 % depuis le début de l’année, soutenu par des engagements financiers concrets qui assurent une visibilité sur les revenus à long terme.
En janvier 2025, Kratos a remporté un contrat de 1,45 milliard de dollars (environ 1,3 milliard d’euros) pour MACH-TB 2.0, renforçant ainsi sa position de principal fournisseur de systèmes de bancs d’essai hypersoniques. L’entreprise a également réussi à augmenter sa production de moteurs-fusées à propergol solide Zeus, devenant un fournisseur commercial de ces moteurs, utilisés par l’ensemble de l’industrie hypersonique.
La désignation du XQ-58A Valkyrie par le Corps des Marines des États-Unis comme programme de référence constitue une étape décisive. Dans le domaine des marchés publics, le passage d’une ligne budgétaire expérimentale à un programme de référence garantit un financement pérenne dans le budget fédéral. Wall Street a pris acte de cette maturité, et des analystes de KeyBanc ont récemment relevé leur recommandation sur le titre Kratos, signalant aux investisseurs institutionnels que l’entreprise avait franchi le cap du pari spéculatif pour devenir une valeur de défense fondamentale.
AeroVironment : le fossé réglementaire
Parallèlement à l’augmentation de la production de Kratos, AeroVironment profite d’un environnement réglementaire en mutation. Leader du marché des munitions errantes (communément appelées drones suicides), AeroVironment a consolidé sa position grâce à des acquisitions ciblées et à une politique gouvernementale favorable.
Le 22 décembre 2025, la Federal Communications Commission (FCC), agissant sur la base des directives de la National Defense Authorization Act (NDAA) de 2025, a interdit l’autorisation de nouveaux drones de fabricants étrangers, ciblant notamment les entreprises chinoises. Cette mesure réglementaire crée un avantage concurrentiel significatif pour AeroVironment, en gelant l’importation de modèles étrangers et en protégeant sa part de marché.
L’acquisition de BlueHalo pour 4,1 milliards de dollars (environ 3,7 milliards d’euros) en mai 2025 a permis à AeroVironment de diversifier ses activités vers les technologies d’énergie dirigée (lasers) et spatiales. Bien que l’entreprise ait récemment enregistré une perte nette en raison des coûts d’intégration, son carnet de commandes témoigne d’une forte demande, avec un contrat IDIQ (Indefinite Delivery/Indefinite Quantity) de 874 millions de dollars (environ 795 millions d’euros) obtenu en décembre 2025.
Le prix de la vitesse : comprendre la volatilité
Si les perspectives de croissance sont prometteuses, les investisseurs doivent être conscients que la stabilité des valeurs de défense traditionnelles a disparu. En se négociant comme des actions technologiques, Kratos et AeroVironment héritent également de leur volatilité. Ces deux entreprises affichent actuellement des multiples de valorisation élevés par rapport à des groupes établis comme . Cela signifie que le marché intègre une forte anticipation de croissance future. Tout retard dans la production du Valkyrie ou tout problème d’intégration de BlueHalo pourrait entraîner des corrections boursières à court terme, comme l’a illustré la récente baisse des bénéfices d’AeroVironment.
Cependant, pour les investisseurs disposant d’une tolérance au risque plus élevée, ces replis peuvent constituer des opportunités d’achat. La demande de vitesse, d’autonomie et de systèmes attritables n’est pas une tendance passagère, mais la nouvelle doctrine de la guerre moderne.
Le nouveau manuel de la défense
Les données montrent que le secteur de la défense est en train de se structurer en deux camps : d’un côté, les groupes traditionnels, offrant stabilité et rendement ; de l’autre, les entreprises disruptives comme Kratos et AeroVironment, privilégiant la rapidité et l’expansion. Ces dernières représentent la couche logicielle de la défense nationale, adaptable, évolutive et essentielle au combat moderne. Bien que plus volatiles que leurs prédécesseurs industriels, la protection réglementaire dont bénéficie AeroVironment et l’augmentation de la production de Kratos offrent une trajectoire de croissance rarement observée dans ce secteur. Le message du marché, à la fin de 2025, est clair : la guerre moderne exige de la rapidité, et les investisseurs récompensent les entreprises capables de la fournir.
