L’ambition d’éradiquer complètement la grippe, la Covid-19 et d’autres infections respiratoires saisonnières suscite un débat scientifique complexe. Si les bénéfices immédiats semblent évidents, un immunologiste valencien met en garde contre des conséquences imprévues à long terme sur notre système immunitaire et l’équilibre écologique des virus.
Rafael Tolède, immunologiste et professeur à l’Université de Valence, a développé une argumentation nuancée sur les réseaux sociaux, explorant les implications d’une telle éradication à trois niveaux.
À court terme, l’élimination des virus respiratoires courants – grippe, rhinovirus, coronavirus habituels, virus respiratoire syncytial (VRS) – entraînerait une diminution significative des infections, des complications et des hospitalisations. La grippe à elle seule provoque, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), des centaines de millions de cas chaque année et un nombre élevé de décès respiratoires à l’échelle mondiale. Concrètement, cela se traduirait par moins de pneumonies, moins d’exacerbations de l’asthme et une réduction de la saturation des hôpitaux pendant les pics hivernaux. Une baisse des arrêts maladie liés au travail et à l’école serait également à prévoir, un soulagement considérable pour un système de santé souvent à la limite de ses capacités.
Cependant, Tolède souligne qu’une telle conclusion serait « simpliste » si l’on considère les effets à moyen et long terme. Il pose d’abord la question fondamentale de la faisabilité même d’une éradication de ces virus. Selon lui, trois obstacles majeurs rendent cet objectif improbable : leur instabilité génétique due à leur nature virale à ARN, la présence de réservoirs animaux difficiles à contrôler, et leur transmission extrêmement efficace par voie aérienne.
Jusqu’à présent, l’humanité n’a éradiqué que la variole, un virus à ADN plus stable et dépourvu de réservoir animal. Tolède estime que la grippe et la Covid-19 ne partagent pas ces caractéristiques essentielles à une éradication mondiale réussie. Il précise qu’il ne s’agit pas d’impossibilité de réduire leur impact, mais que le terme « éradiquer » est excessif et biologiquement contestable.
Le deuxième niveau d’analyse concerne l’impact d’une disparition des virus respiratoires sur le système immunitaire. Tolède ne prétend pas que le système immunitaire s’« atrophie » complètement en l’absence de ces virus, car il reste exposé à de nombreux autres agents pathogènes. Il suggère toutefois qu’une exposition répétée aux virus respiratoires contribue à un apprentissage immunologique spécifique, et qu’une interruption de cette exposition pourrait affaiblir la réponse immunitaire en cas de réapparition du virus, notamment en raison de mutations.
Il met en avant l’effet de cohorte : si une génération grandit sans contact avec certains virus, une épidémie lors de leur réapparition pourrait être plus intense ou affecter des tranches d’âge inhabituelles, car le virus rencontrerait une population plus naïve. Il évoque également des effets potentiels sur les allergies ou d’autres phénomènes immunologiques, sans les détailler.
Enfin, Tolède aborde un aspect moins intuitif : l’écologie microbienne. Il considère les virus comme des occupants de niches écologiques, se disputant des ressources telles que les hôtes et les voies respiratoires. L’élimination d’un acteur dominant crée un vide qui pourrait être comblé par d’autres agents pathogènes, potentiellement plus graves ou inattendus, dans un contexte où le système immunitaire aurait moins d’expérience respiratoire.
Il établit une analogie avec l’utilisation d’antibiotiques, qui peut favoriser la prolifération de champignons comme Candida en perturbant la flore bactérienne normale. Bien que le contexte soit différent, le principe reste le même : supprimer un occupant régulier peut ouvrir la voie à d’autres.
En conclusion, Tolède résume la balance : un bénéfice important à court terme (vies sauvées et meilleure qualité de vie) contre un risque potentiel à moyen et long terme lié à l’émergence de nouveaux agents pathogènes ou à une réponse immunitaire affaiblie. Il souligne que la santé n’est pas l’absence totale d’agents pathogènes, mais un équilibre. Il préconise une stratégie de réduction des méfaits, axée sur la protection des personnes vulnérables, la vaccination, l’amélioration de la ventilation et l’apprentissage d’une coexistence contrôlée avec les microbes.
L’objectif n’est pas de renoncer à lutter contre la grippe ou la Covid-19, mais de reconnaître que leur « suppression de la carte » pourrait être irréaliste et avoir des effets secondaires imprévisibles. Le débat pertinent n’est donc pas de savoir si nous pouvons éradiquer ces virus, mais comment une combinaison d’outils – vaccination, prévention environnementale, protection des risques – peut nous permettre de limiter leur impact sans ouvrir la porte à de nouveaux problèmes.
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