Publié le 14 mai 2016. L’histoire d’une famille normande, les Terrier, se dévoile à travers les archives et les souvenirs de Christiane Terrier, révélant un parcours marqué par le service militaire, l’administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie et les mutations d’une lignée sur plusieurs générations.
- Emile-Florentin Terrier, né en Normandie en 1856, a servi dans l’armée avant de rejoindre l’administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie en 1886.
- Sa carrière en Nouvelle-Calédonie l’a mené de Coétempoé à l’île Nou, en passant par Bourail et l’île des Pins.
- L’histoire familiale est reconstituée grâce aux archives militaires, aux annuaires et aux témoignages, notamment ceux de Jean-Pierre Terrier, cousin de Christiane.
L’histoire des Terrier commence en Normandie, dès le XVIIIe siècle. Le père d’Emile-Florentin, Pierre-Urbain Terrier, a gravi les échelons militaires pour devenir capitaine d’infanterie et fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1848. Il épousa Catherine-Héloïse Brunet à Évreux deux ans plus tard. Emile-Florentin et sa sœur jumelle, Marie Flore Poline, sont nés en 1856 au Boulay-Morin, près d’Évreux.
Emile-Florentin suivit les traces de son père en s’engageant dans l’armée en 1874, à l’âge de 18 ans. Il quitta l’armée en 1879 avec le grade de sergent. Un mystère subsiste quant à ses activités entre 1879 et 1886, et aux raisons qui l’ont poussé à quitter la Normandie.
C’est en consultant les annuaires que l’on retrouve Emile-Florentin en tant que personnel civil de l’administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie, où il occupa les fonctions de “piqueur” de troisième puis de première classe à Coétempoé à partir de 1886. En 1888, il fut nommé commis de première classe du cadre colonial. Son rôle consistait probablement à superviser les travaux réalisés par les détenus, sous l’autorité des surveillants militaires. La même année, il épousa Eugénie-Rosa Soulard, fille d’un soldat d’infanterie de marine.
Selon les souvenirs familiaux, Emile-Florentin fut ensuite affecté en Guyane avant de revenir en Nouvelle-Calédonie en 1891 à bord du Calédonie avec ses deux premiers enfants. Après son retour, il fut probablement en poste à Bourail, où il et son épouse perdirent leurs jumeaux, décédés à un mois d’intervalle en 1895. Il exerça ensuite à l’île des Pins de 1903 à 1906, avant d’être muté à l’île Nou, où il resta jusqu’à sa retraite en 1913.
Une photographie exceptionnelle prise en 1899 à l’île Nou, par le photographe Théotime Bray, montre Emile-Florentin en compagnie de la famille du photographe. Selon l’historien Louis-José Barbançon, cette image est rare car elle représente l’un des rares clichés où un membre de l’administration pénitentiaire est clairement identifiable. Voir la photo et l’article complet sur LNC.nc
Emile-Florentin décéda à Nouméa le 27 décembre 1914, laissant le souvenir d’un homme autoritaire, fier de ses origines normandes, mais aussi profondément républicain et anticlérical, proche de la franc-maçonnerie. Il était passionné par la poésie de Victor Hugo et l’histoire de France.
Emile-Florentin et son épouse eurent huit enfants, dont Eugène-Gabriel, le grand-père de Christiane Terrier. Eugène-Gabriel, né en 1892 à Saint-Vincent, fut soldat pendant la Première Guerre mondiale, mais refusa de rejoindre les associations d’anciens combattants et de recevoir des médailles, traumatisé par les horreurs de la guerre. Il s’installa ensuite à la Vallée-des-Colons, où il épousa sa cousine germaine, Alice-Élisa Fulbert, en 1925. Le couple eut deux enfants, Odette et Paul, mais leurs quatre derniers enfants décédèrent de la “maladie bleue”, due à la consanguinité.
Eugène-Gabriel exerça la profession de boucher sur la place du marché pendant de nombreuses années. Il était connu pour sa générosité et son hospitalité, mais aussi pour son manque de sens des affaires. Son épouse, Alice, était couturière et publiait régulièrement des annonces dans les journaux. Elle aimait chanter et agrémentait souvent les repas du dimanche d’aubades.
Le couple reçut beaucoup de monde, notamment pendant la présence américaine en Nouvelle-Calédonie. Leur table était toujours ouverte à leur famille et à leurs amis, et ils servaient des plats inspirés de la gastronomie normande, avec beaucoup de crème fraîche provenant de leurs vaches.
Christiane Terrier garde un souvenir douloureux de la fin de la vie de son grand-père, qui souffrait de problèmes respiratoires suite à un gazage pulmonaire. Il décéda le 30 juin 1964, onze ans après sa grand-mère Alice. Elle se souvient que, grâce à sa grand-mère, elle était toujours bien habillée, ce qui suscitait l’envie et les moqueries de ses camarades de l’école Suzanne-Russier.
Leur fils, Paul, devint électricien à la Société Le Nickel et épousa Josette Malmezac en 1950, une descendante de colons pénaux de Bourail. Ce mariage fut perçu comme une mésalliance par la famille paternelle.
En remerciement de leur hospitalité, Eugène-Gabriel et Alice reçurent en cadeau, au moment du départ des troupes alliées, un Dodge modèle G 502, surnommé “wipoun” ou “chameau” par la famille en raison de son bruit caractéristique.
L’histoire d’Emile-Florentin Terrier est également illustrée par une correspondance entre son gendre, Elie Cormier, et l’administration pénitentiaire en 1913-1914, concernant une montre promise au fils d’Emile-Florentin, qui avait sauvé un camarade de la noyade. Cette affaire témoigne de l’importance accordée aux récompenses et aux relations dans la société de l’époque.
Enfants d’Emile-Florentin et Eugénie-Rosa Soulard
Jeanne, née en 1889, épouse d’Élie Cormier, sans postérité.
Louise, née en 1890, décédée prématurément.
Eugène Gabriel, né en 1892, époux d’Alice Elisa Fulbert, deux enfants : Odette (Devillers) et Paul.
Pierre Émile et Marie, jumeaux nés en 1894 et décédés en 1895.
Gabrielle née en 1896, épouse de Paul Soucaze, deux enfants : Paulette (Cardo) et Jean dit Nono.
Émile Pierre né en 1899, sans postérité.
Armand né en 1911, époux d’Emma Broustaille, un enfant : Jean-Pierre.
Un Dodge offert en guise de remerciement
En remerciement de son hospitalité, mon grand-père a reçu en cadeau, au moment du départ des troupes alliées, un Dodge modèle G 502 ou ” Weapons Carrier”, rebaptisé dans la famille comme le ” wipoun ” ou le ” chameau ” car il semblait beugler et hoqueter quand il démarrait.
Mon grand-père adorait ce véhicule et l’a utilisé jusqu’au début des années soixante, avant d’y renoncer, faute de pièces de rechange. J’aimais beaucoup partir en expédition avec lui, bien que la panne était toujours à redouter, notamment quand il fallait entamer l’ascension de la côte de la Vallée-des-Colons.
Une promesse de montre honorée avec difficulté
Du 10 juillet 1913 au 2 mars 1914 figure, dans un dossier du carton NCL 177 des Archives de l’outre-mer d’Aix-en-Provence, un échange de cinq correspondances entre Elie Cormier, gendre d’Emile-Florentin, et l’administration pénitentiaire, qui vise à obtenir que son directeur honore enfin une promesse qu’il avait faite.
En janvier 1914, Emile, l’avant-dernier fils d’Emile-Florentin, avait sauvé de la noyade un de ses camarades, le jeune Laigle, fils d’un surveillant militaire en poste à l’ile Nou. Le directeur lui avait alors promis en récompense une montre, un bien à la fois très précieux et très cher à cette époque. Celle-ci tardant à arriver, sa famille va alors s’adresser au ministre qui intimera au directeur de l’administration pénitentiaire ” de donner à la réclamation de M. Cormier la suite quelle vous paraît devoir comporter”. Une formule tout à fait ambiguë, mais on peut espérer qu’à la suite de cette missive, l’administration pénitentiaire s’est enfin exécutée et a trouvé les moyens pour offrir la montre promise.
Souvenirs d’enfance à la Vallée-des-Colons

Que ce soit en simple balade en Dodge ou lorsque nous partions couper l’herbe de para pour les lapins, qui poussait alors abondamment à la Vallée-des-Colons, avec mon grand-père, nous parlions toujours d’histoire.
Très jeune déjà, je connaissais tous les héros et les grands faits de l’histoire de France tels qu’ils apparaissaient dans les manuels de Lavisse. Sa vision de l’histoire était celle qu’il avait héritée de son père, c’est-à-dire qu’elle était à la fois profondément patriotique, et bien sûr, pénétrée de l’importance de la mission civilisatrice de la France dans le monde et en Nouvelle-Calédonie.
En conséquence, à cette époque, je rêvais de pouvoir partir faire des études dans la patrie de mes ancêtres, afin de découvrir tous ces lieux prestigieux où leur histoire s’était déroulée.
Partenariats et informations complémentaires
Cette série sur les destins de familles issues de la colonisation pénale, tirée du livre Le Bagne en héritage édité par Les Nouvelles calédoniennes est réalisée en partenariat avec l’Association témoignage d’un passé.
Cet article est paru dans le journal du samedi 14 mai 2016.
Quelques exemplaires de l’ouvrage Le Bagne en héritage, certes un peu abîmés, ainsi que des pages PDF de la parution dans le journal sont disponibles à la vente. Pour plus d’informations, contactez le 23 74 99.
