L’obsession du président Donald Trump pour le Groenland refait surface à l’approche de la fin de l’année 2025, avec la nomination d’un émissaire spécial chargé de faire de l’île un territoire américain. Cette initiative, qui suscite de vives réactions au Danemark et au Groenland, s’inscrit dans une stratégie plus large de redéfinition de la politique étrangère américaine.
Dimanche, Donald Trump a nommé Jeff Landry, gouverneur de la Louisiane, en tant qu’envoyé spécial au Groenland, avec pour mission, selon les termes de Landry, de « faire du Groenland une partie des États-Unis ». Cette annonce intervient alors que le Groenland, bien que progressivement orienté vers une plus grande autonomie, reste sous souveraineté danoise depuis le XVIIIe siècle.
« Nous avons besoin du Groenland pour notre protection nationale », a déclaré lundi le président Trump aux journalistes, justifiant ainsi cette démarche. Cette affirmation a immédiatement provoqué une réaction commune des premiers ministres du Danemark et du Groenland, qui ont souligné dans un communiqué que « les frontières nationales et la souveraineté des États sont ancrées dans le droit international… Vous ne pouvez pas annexer d’autres pays ». Le président français Emmanuel Macron a également réaffirmé le « soutien indéfectible de la France à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Danemark et du Groenland ».
L’idée d’acquérir ou d’annexer le Groenland, la plus grande île du monde, remonte à 2019, lors du premier mandat de Trump. Il avait de nouveau soulevé la question en janvier dernier, allant jusqu’à ne pas exclure le recours à la force militaire pour prendre le contrôle du territoire. Bien que la question ait semblé s’estomper pendant une grande partie de l’année, la nomination de Landry, ainsi que des opérations d’influence américaines présumées sur l’île, ont relancé le débat.
Initialement perçue comme une excentricité, l’insistance de Trump sur le Groenland prend désormais un sens plus clair à la lumière de la politique étrangère menée durant son second mandat. Elle s’inscrit notamment dans le cadre de la Stratégie de sécurité nationale (NSS) de son administration, qui met l’accent sur le « corollaire Trump de la doctrine Monroe », visant à « refuser aux concurrents non hémisphériques la capacité de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou de contrôler des actifs stratégiquement vitaux, dans notre hémisphère ».
Trump a justifié l’importance stratégique du Groenland en affirmant lundi : « Si vous regardez de haut en bas de la côte du Groenland, vous pouvez voir des navires russes et chinois partout ». L’Arctique est en effet devenu une zone de concurrence stratégique croissante, la fonte des glaces rendant la région plus accessible et incitant la Chine et la Russie à développer leurs capacités militaires et commerciales. Cependant, ni Pékin ni Moscou n’ont établi de présence significative à proximité immédiate du Groenland.
Les États-Unis disposent déjà d’une base militaire au Groenland et le Danemark s’est montré ouvert à une présence militaire américaine accrue. Le gouvernement danois a par ailleurs bloqué des investissements chinois sur l’île, en partie pour maintenir de bonnes relations avec Washington. Mais, selon la NSS, les gouvernements européens libéraux sont considérés comme une menace pour les intérêts américains, au même titre, voire davantage, que la Chine et la Russie. Le vice-président JD Vance s’est même interrogé publiquement sur la fiabilité des gouvernements européens en matière d’armement nucléaire.
La NSS prône la promotion des partis « patriotiques » (de droite) en Europe et des versions antérieures du document suggéraient d’encourager les pays à quitter l’Union européenne. Dans ce contexte, une tentative de soustraire un territoire stratégiquement important proche de l’Amérique du Nord au contrôle européen s’inscrit pleinement dans cette stratégie.
Selon le politologue Abraham Newman, les menaces territoriales de Trump envers le Groenland et d’autres pays voisins des États-Unis s’inscrivent dans une vision du monde « néo-royaliste », qui rejette l’idée d’une souveraineté égale entre les nations. « Il s’agit de domination, de dire [au Canada et au Danemark] : ‘Vous n’êtes pas nos égaux’ », a-t-il déclaré.
La nomination de Jeff Landry, qui a peu d’expérience en politique étrangère et conserve son poste de gouverneur de la Louisiane, reflète également l’approche diplomatique de Trump, qui privilégie un réseau informel d’alliés et de fidèles à la bureaucratie traditionnelle de la politique étrangère américaine. Ronald Lauder, un vieil ami de Trump et héritier d’une entreprise de cosmétiques, aurait été à l’origine de l’idée de prendre le contrôle du Groenland.
Bien que Trump ait affirmé que l’intérêt américain pour le Groenland ne concerne pas ses ressources minérales, il est largement rapporté que Lauder et d’autres associés de Trump ont cherché à exploiter le potentiel minéral de l’île, notamment ses gisements de pétrole et de terres rares, sur lesquels la Chine détient actuellement un quasi-monopole. La limitation de ce monopole chinois est perçue comme un enjeu stratégique pour les États-Unis.
Il est toutefois possible pour les entreprises américaines d’exploiter ces ressources sans que le Groenland ne devienne un territoire américain. Mais sous l’administration Trump, les États-Unis ont lié des ventes de puces à l’étranger à des concessions minières, ont conditionné l’aide à l’Ukraine à des accords miniers et ont fait de la reprise des champs pétroliers vénézuéliens un objectif explicite de leur politique militaire. La frontière entre intérêts commerciaux et objectifs de sécurité est devenue plus floue.
La prise de contrôle du Groenland par les États-Unis reste un projet lointain. Rien n’indique que les Groenlandais souhaitent rejoindre les États-Unis ou qu’ils soient sensibles aux arguments de Landry. Cependant, cette initiative, motivée par des intérêts commerciaux, menée par des alliés idéologiques et visant à consolider la domination américaine dans l’hémisphère occidental tout en affaiblissant la souveraineté européenne, apparaît aujourd’hui comme une expression cohérente de la politique étrangère de Trump.
