Alors que l’Asie fait face à une conjoncture économique incertaine et à des tensions géopolitiques croissantes, une stratégie surprenante émerge dans les conseils d’administration : près de la moitié des dirigeants d’entreprises privilégient l’intelligence artificielle (IA) à la prudence et à la consolidation, un choix qui interroge sur la préparation réelle de ces organisations.
Selon le rapport « APAC Governance Outlook 2026 », publié le 24 septembre 2025, 48 % des responsables de la gouvernance en Asie ont fait de l’adoption de l’IA leur priorité stratégique, reléguant au second plan des préoccupations traditionnelles telles que la croissance, la cybersécurité et les risques géopolitiques. Ce pari audacieux témoigne d’une volonté d’innover face à l’adversité, mais soulève également des questions quant à la capacité de ces entreprises à maîtriser une technologie complexe.
Les chiffres révèlent un leadership régional qui mise sur l’innovation comme levier pour surmonter les difficultés. 57 % des organisations déploient déjà l’IA dans leurs opérations, et 70 % considèrent la transformation numérique comme un enjeu majeur pour leurs conseils d’administration. L’élite économique asiatique semble ainsi convaincue que les capacités technologiques offriront une meilleure protection que les stratégies conventionnelles de gestion des risques.
Cependant, un manque crucial d’expertise préoccupe les observateurs : les responsables chargés de ces initiatives d’IA ne possèdent souvent pas les compétences nécessaires pour évaluer correctement les enjeux. Le rapport souligne que 68 % des personnes interrogées considèrent les compétences en technologies numériques comme un besoin critique pour les conseils d’administration. Pourtant, seulement 31 % ont rendu obligatoire une formation des administrateurs sur l’IA, et à peine 28 % ont recruté des dirigeants dotés d’une réelle expertise dans ce domaine.
En d’autres termes, les conseils d’administration donnent la priorité à l’adoption de l’IA sans pour autant pleinement comprendre les implications de cette décision. Certains y voient non pas une véritable innovation, mais plutôt une crainte de passer à côté d’une opportunité stratégique (le « FOMO » – *fear of missing out*).
Le problème s’aggrave avec l’essor de l’IA agentique, des systèmes autonomes capables d’agir de manière indépendante. Si 86 % des dirigeants anticipent des gains de productivité, 64 % s’inquiètent de la qualité et de la confidentialité des données, et 61 % reconnaissent l’absence de processus de gouvernance pour encadrer la prise de décision de l’IA. Ces questions ne sont pas des détails techniques, mais des enjeux fondamentaux de contrôle, de responsabilité et de gestion des risques.
L’enquête révèle une tendance à privilégier les apparences à la substance. Un tiers des organisations créent des comités ou des groupes de travail sur l’IA, et un peu plus d’un tiers invitent désormais des responsables techniques aux réunions du conseil d’administration. Ces mesures, bien que louables, semblent souvent superficielles, faute d’une expertise sous-jacente suffisante pour les rendre pertinentes.
« À l’ère de l’IA, le plus grand risque n’est pas la technologie elle-même, mais le fossé de gouvernance qu’elle crée », souligne Dottie Schindlinger, directrice exécutive du Diligent Institute. Pourtant, la solution qu’elle propose – développer une expertise solide et une surveillance rigoureuse – n’est pas mise en œuvre au rythme et à l’échelle nécessaires, selon les données du rapport.
Les responsables de la gouvernance expriment un besoin de temps pour la planification stratégique (72 %) et d’accès à des experts externes (53 %). Cette demande révèle une tension : les conseils d’administration reconnaissent qu’ils avancent trop vite et qu’ils manquent de connaissances, mais continuent néanmoins d’accélérer l’adoption de l’IA. Cela crée une boucle de rétroaction dangereuse où chaque déploiement augmente la complexité des systèmes et la nécessité d’une expertise accrue, tout en réduisant la capacité du conseil d’administration à prendre des décisions éclairées.
Terence Quek, PDG de l’Institut des administrateurs de Singapour, estime que « les conseils d’administration doivent donner la priorité à la formation des administrateurs et au développement durable des capacités afin de renforcer la résilience nécessaire pour prospérer dans un contexte de complexité technologique croissante ». Cependant, cette approche pourrait ne pas être suffisante face à l’urgence de la situation.
Il est peut-être temps d’envisager une approche plus radicale : instaurer des périodes de réflexion obligatoires entre les déploiements d’IA, faire de l’expertise en IA une condition sine qua non pour la composition des conseils d’administration, et exiger des cadres de gouvernance explicites avant chaque initiative. Certaines organisations pourraient même gagner à ralentir délibérément leur adoption de l’IA jusqu’à ce que leurs capacités de gouvernance rattrapent leurs ambitions technologiques.
Le véritable test approche. Les dirigeants d’entreprises asiatiques ont eu le mérite de reconnaître l’importance des capacités technologiques pour faire face à l’incertitude mondiale. Leur instinct d’innovation pourrait s’avérer prémonitoire. Mais l’audace sans sagesse n’est qu’imprudence déguisée. La mesure de ces organisations ne sera pas la rapidité avec laquelle elles adopteront l’IA, mais leur capacité à combler le fossé de gouvernance avant qu’il ne devienne infranchissable. La technologie déployée sans surveillance adéquate ne crée pas d’avantage concurrentiel, mais une vulnérabilité institutionnelle.
L’enquête, menée auprès de 187 dirigeants de la région Asie-Pacifique entre fin juillet et début septembre 2025, offre un aperçu de ce moment critique. Elle révèle des organisations désireuses d’innover, mais peut-être pas encore prêtes à affronter les réalités de leur capacité à le faire en toute sécurité. L’avenir dira si le pari asiatique sur l’IA sera payant, mais le temps presse et l’écart en matière de gouvernance ne cesse de se creuser.