La désindustrialisation européenne s’accélère. La fermeture d’une usine chimique aux Pays-Bas, symbole d’une industrie en perte de vitesse, illustre une crise profonde liée à la flambée des prix de l’énergie et à la concurrence accrue de la Chine.
Les lumières se sont éteintes pour la dernière fois à l’usine LyondellBasell du port de Rotterdam en septembre dernier. Cette installation, qui produisait de l’oxyde de propylène – une matière première essentielle à la fabrication de mousses, de matelas et de composants automobiles – a été démantelée, marquant la fin d’une époque. À seulement 22 ans, l’usine est devenue une victime collatérale d’une tempête qui frappe le cœur de l’industrie européenne : l’énergie coûteuse, la concurrence asiatique et le désinvestissement.
La guerre en Ukraine a été le point de départ. La rupture de l’approvisionnement en gaz russe a fait grimper les prix de l’énergie en Europe, révélant une dépendance critique. « Les prix du gaz aux Pays-Bas étaient de 15 à 66 % plus élevés que dans les autres pays européens », a souligné l’économiste Edse Dantuma. Mais le coup de grâce est venu de l’Est. Dès la même période, un afflux massif de produits chimiques chinois a inondé le marché européen.
« Pendant la pandémie, la Chine a complété toutes les étapes de sa chaîne de valeur chimique sans que nous nous en rendions compte », explique Manon Bloemer, directrice de l’association néerlandaise VNCI. « Plus tard, lorsque la demande intérieure a stagné, ils ont commencé à exporter leurs excédents. » L’Europe se retrouvait ainsi à payer l’énergie la plus chère du monde tout en étant confrontée aux prix les plus bas jamais enregistrés pour les produits chimiques.
Les conséquences se font déjà sentir. Au Royaume-Uni, le géant pétrochimique Ineos, dirigé par Sir Jim Ratcliffe, a été contraint de licencier du personnel en raison d’importations « très bon marché » en provenance de Chine, produites à partir de charbon et générant des émissions de CO₂ jusqu’à huit fois supérieures. L’Allemagne connaît les mêmes difficultés. Selon ICIS, la production chimique allemande (hors produits pharmaceutiques) devrait diminuer d’au moins 2 % cette année. L’économiste Christiane Kellermann, du VCI, avertit que « l’utilisation des capacités reste faible, même avec la fermeture des usines. D’autres arrêts de production sont à venir. »
Pendant des décennies, l’Europe a été un laboratoire mondial pour l’industrie chimique. Les complexes pétrochimiques de Rotterdam, Ludwigshafen et Anvers symbolisaient la modernité industrielle du continent. Mais une étude conjointe de Cefic et Advancy met en garde : le secteur européen est confronté à un tournant historique. Des coûts structurellement plus élevés, une réglementation excessive et une fuite des investissements menacent sa survie. L’Europe a perdu 30 % de sa production chimique au cours de la dernière décennie, et les nouveaux investissements sont à leur plus bas niveau historique.
En Allemagne, Strategy&PwC estime que les investissements dans le secteur chimique ont chuté de 90 % au cours des sept dernières années, et les bénéfices de 12 %. Les commandes entrantes sont au plus bas depuis dix ans. « La désindustrialisation n’est plus un risque, c’est une réalité », prévient cette étude. « Ni l’Europe ni l’Allemagne ne profitent désormais de la croissance mondiale. Les décisions d’investissement se prennent sur d’autres continents. »
La Chine, quant à elle, investit à une échelle sans précédent. Selon des données mondiales, le pays représentera plus de 60 % des nouveaux projets pétrochimiques mondiaux d’ici 2030, avec plus de 500 usines en construction. L’analyste Bhargavi Gandham explique que ce boom est alimenté par « une politique délibérée d’autosuffisance, soutenue par un financement bon marché, une planification étatique et une demande intérieure forte ». Roland Berger souligne que la Chine n’est pas seulement devenue un producteur majeur, mais aussi le décideur mondial des prix dans de nombreuses chaînes de valeur.
Pékin est conscient du problème et envisage de reconvertir ou de fermer les usines obsolètes de plus de 20 ans, en privilégiant la transition vers des produits chimiques avancés utilisés dans les semi-conducteurs, les batteries ou la biomédecine. Cependant, les excédents chinois continuent de peser sur les prix mondiaux, et l’Europe, tiraillée entre ses coûts énergétiques et ses objectifs climatiques, peine à rivaliser.
« Le système est comme une tour Jenga », illustre Ronald van Klaveren. « Enlevez une pièce et il tient. Enlevez-en trois et il s’effondre. » Chaque fermeture d’usine en Europe met en péril un écosystème entier d’installations interconnectées par des pipelines de vapeur, de chaleur et de matières premières. Dans les régions industrielles du Rhin ou du Limbourg, chaque arrêt de production se traduit par des centaines d’emplois perdus et le déclin de communautés entières, rappelant les restructurations des années 1980.
La Commission européenne a présenté cet été son « Plan d’action pour l’industrie chimique », jugé par les industriels néerlandais « doté de bonnes intentions, mais dépourvu de mesures concrètes ». L’industrie réclame une énergie abordable, des règles équivalentes pour les importations et un cadre fiscal compétitif.
En Allemagne, la banque Helaba met en garde contre un « choc chinois 2.0 ». Après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, ses exportations se concentraient sur les jouets et les textiles. Aujourd’hui, elle est active dans les secteurs des machines, de l’automobile et de la chimie de haute technologie. « Cela exerce une pression énorme sur les prix », déclare l’économiste Adrian Keppler. Au Royaume-Uni, David Brooks, directeur d’Ineos Acetyls, est plus direct : « Le Royaume-Uni et l’Europe marchent somnambulement vers la désindustrialisation. Si les gouvernements n’agissent pas maintenant en matière d’énergie, de carbone et de commerce, nous continuerons à perdre des usines, des talents et des emplois. »
L’Europe souhaite réinventer sa chimie, mais ne dispose pas des conditions nécessaires. Selon le rapport Cefic et Advancy, 40 % des usines européennes pourraient fermer d’ici 2040 si la transition vers des matériaux à faibles émissions de carbone et des produits à forte valeur ajoutée n’est pas accélérée. Pour respecter le Green Deal, il faudrait plus de 2 000 milliards d’euros d’investissements d’ici 2050. Le problème est que personne ne souhaite investir là où l’énergie coûte plus cher, où les règles changent chaque année et où les permis prennent des mois, voire des années.
Certains experts, comme Alexander Baumgartner de Roland Berger, estiment que la solution consiste à « abandonner la logique d’échelle et à miser sur l’innovation, la numérisation et les applications spécialisées ». En d’autres termes, l’Europe ne peut plus rivaliser en volume, mais peut survivre grâce à la valeur ajoutée.
La fermeture de l’usine de Rotterdam est un avertissement. Il y a dix ans à peine, l’Europe était en tête du marché mondial des produits chimiques. Aujourd’hui, elle dépend des importations chinoises, même pour les matières premières. « Si nous ne redéfinissons pas notre stratégie industrielle, ce sera la décennie au cours de laquelle l’Europe perdra sa chimie », prévient Hendrik de Zeeuw, directeur de Teijin Aramid.
Le continent qui a inventé la révolution chimique du XXe siècle est désormais confronté à la concurrence d’une nouvelle superpuissance. La Chine ne se contente pas de produire, elle redessine la carte mondiale de l’industrie. Et dans les laboratoires vides d’Europe, l’écho des machines éteintes sonne comme un avertissement : sans énergie compétitive, sans politique industrielle et sans vision commune, la prochaine expérience européenne pourrait être celle de sa propre désindustrialisation.
À retenir
- La fermeture d’usines chimiques en Europe, comme celle de LyondellBasell à Rotterdam, est un symptôme d’une crise industrielle profonde.
- La concurrence chinoise, combinée à des coûts énergétiques élevés et à une réglementation contraignante, met en péril la compétitivité de l’industrie chimique européenne.
- Une réorientation stratégique vers l’innovation et la spécialisation est nécessaire pour assurer la survie du secteur.
Contexte
L’Europe a longtemps été un leader mondial dans l’industrie chimique, grâce à ses infrastructures de pointe et à son expertise technologique. Cependant, ces dernières années, le secteur a été confronté à des défis croissants, notamment la hausse des prix de l’énergie, la concurrence accrue des pays émergents et les exigences réglementaires de plus en plus strictes en matière de protection de l’environnement.
Ce qui change
La désindustrialisation de l’Europe pourrait entraîner des pertes d’emplois massives, le déclin de régions industrielles entières et une dépendance accrue vis-à-vis des importations étrangères. La perte de souveraineté industrielle pourrait également avoir des conséquences stratégiques, notamment en matière de sécurité et d’innovation.
Prochaines étapes
Les prochaines étapes cruciales consistent à mettre en œuvre des politiques énergétiques plus favorables à l’industrie, à harmoniser les réglementations commerciales et à encourager les investissements dans l’innovation et la recherche. La Commission européenne doit également jouer un rôle de coordination pour assurer une réponse cohérente et efficace à la crise.
Chiffres clés
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Perte de production chimique en Europe (dernière décennie) | 30 % |
| Chute des investissements dans le secteur chimique allemand (depuis 7 ans) | 90 % |
| Part des nouveaux projets pétrochimiques mondiaux attribuée à la Chine (d’ici 2030) | Plus de 60 % |
