Publié le 14 décembre 2023. La course à une électricité 100 % renouvelable pourrait paradoxalement freiner l’électrification de l’économie, un pilier de la lutte contre les changements climatiques, selon une analyse qui met en lumière les coûts croissants des derniers pourcentages de décarbonisation.
- Le système électrique canadien est déjà l’un des plus propres au monde, avec une décarbonisation de 84 %.
- Atteindre une décarbonisation à 100 % pourrait entraîner une augmentation de 20 à 40 % des tarifs d’électricité dans certaines provinces.
- Maintenir une part limitée de production au gaz naturel pour répondre aux pics de demande pourrait être une stratégie plus rentable pour accélérer l’électrification globale.
Le Canada, fort d’une base énergétique déjà largement décarbonée grâce à l’hydroélectricité et au nucléaire, se trouve à un carrefour. Si l’objectif d’une électricité entièrement renouvelable est louable, sa poursuite à tout prix pourrait avoir des conséquences inattendues sur la transition énergétique globale, selon Bruce Lourie, président de la Fondation Ivey et professeur à l’Université McGill.
Le système électrique canadien affiche un taux de décarbonisation de 84 %, un résultat impressionnant obtenu grâce à l’énergie hydroélectrique abondante en Terre-Neuve-et-Labrador, au Québec, au Manitoba et en Colombie-Britannique, complétée par la production nucléaire en Ontario. Pendant près de deux décennies, les décideurs politiques ont mis en avant cet avantage comme un atout majeur dans la lutte contre les changements climatiques.
Cependant, le défi se complique à mesure que le pays vise une décarbonisation à 100 %. Ce « dernier kilomètre », comme le décrivent des experts de la Commission des transitions énergétiques et du Rocky Mountain Institute, s’avère particulièrement coûteux. Leurs recherches démontrent que la courbe des coûts de décarbonisation n’est pas linéaire : passer de 50 à 80 % d’électricité décarbonée est relativement abordable, mais les 20 % restants peuvent engendrer des dépenses exponentiellement plus élevées.
Dans le cas du Canada, cela pourrait se traduire par une augmentation des tarifs d’électricité de 20 à 40 % dans les provinces qui ne bénéficient pas d’une production hydroélectrique importante. Ce n’est pas un problème de technologie, mais plutôt une question économique : les derniers pourcentages de décarbonisation nécessitent des investissements massifs dans le stockage de l’énergie, les infrastructures de transport, la technologie de captage du carbone ou une surcapacité des énergies renouvelables pour garantir la fiabilité du réseau.
L’Alberta offre un exemple concret. La province a réussi à décarboniser son système de 60 % en remplaçant le charbon par le gaz naturel. Bien que la capacité éolienne et solaire ait augmenté de manière significative au cours de la dernière décennie, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour réduire davantage les émissions et faire baisser les tarifs d’électricité, qui sont actuellement parmi les plus élevés de la province. Cela ne pourra se faire, selon M. Lourie, qu’en libérant le marché de l’électricité des interventions politiques qui entravent le développement des énergies renouvelables.
La situation est différente en Colombie-Britannique, qui bénéficie déjà d’une électricité propre à 98 % grâce à l’hydroélectricité. BC Hydro estime que l’atteinte d’une énergie 100 % renouvelable et la fermeture des centrales au gaz naturel entraîneraient une augmentation considérable des coûts. Des dynamiques similaires se manifestent en Nouvelle-Écosse, au Québec et au Manitoba.
La modélisation réalisée par Transition Accelerator, un groupe de réflexion canadien, indique que pour atteindre ses objectifs climatiques d’ici 2050, le Canada devra électrifier environ 60 % de sa consommation énergétique actuelle, ce qui nécessitera un doublement de l’approvisionnement en électricité. L’électrification des transports et du chauffage est au cœur de la stratégie climatique du Canada, comme de la plupart des pays industrialisés.
C’est là que le paradoxe se révèle : si les tarifs de l’électricité augmentent de manière significative, les consommateurs pourraient être moins enclins à adopter des technologies propres comme les véhicules électriques ou les pompes à chaleur. Une famille qui envisage de passer à un véhicule électrique comparera les coûts d’exploitation sur toute la durée de vie à ceux d’un véhicule à essence. Si l’électricité devient trop chère, l’électrification perd de son attrait.
Selon M. Lourie, une approche pragmatique est nécessaire. Maintenir une petite part de production au gaz naturel pour répondre aux pics de demande permettrait de garantir la fiabilité du réseau à un coût raisonnable, tout en atteignant une décarbonisation de 95 % du secteur de l’électricité. Les émissions des centrales au gaz, qui ne fonctionneraient que quelques centaines d’heures par an, seraient largement compensées par les réductions d’émissions résultant de l’électrification des transports et du chauffage. Pour en savoir plus sur l’économie propre et l’Accord de Paris.
La réglementation est essentielle pour encourager la décarbonisation, mais la flexibilité est primordiale pour accélérer l’électrification de l’économie. L’analyse de la vision climatique de Mark Carney souligne l’importance de se concentrer sur les avantages économiques de la transition énergétique.
