L’essor de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies dans le domaine de la santé mentale suscite un débat crucial : les professionnels de la thérapie ne sont pas opposés au progrès, mais exigent d’être associés à la conception de ces outils pour garantir la sécurité des patients et l’éthique des soins.
Contrairement à une idée reçue, les thérapeutes ne craignent pas l’innovation, mais s’inquiètent des conséquences d’un développement technologique mené sans leur expertise. Ils soulignent que la thérapie ne se réduit pas à une simple industrie à moderniser et que la sécurité des patients doit primer sur toute autre considération.
Selon Kira Torre, LMFT, et Emily Daubenmire, PCC, co-fondatrices d’un cabinet de groupe en santé mentale, le succès et la sécurité d’un nouvel outil thérapeutique dépendent avant tout de l’implication de thérapeutes expérimentés dès sa conception. « Nous avons besoin d’outils qui correspondent à notre façon d’être : indépendants, autonomes et diversifiés », affirment-elles.
Leur expérience révèle un problème souvent ignoré : une part importante du travail des thérapeutes, environ 40 %, est consacrée à des tâches administratives non rémunérées et non prises en compte par le système de santé. Ce fardeau administratif, plus qu’un épuisement professionnel ou un traumatisme lié aux patients, constitue un obstacle majeur à la qualité des soins.
Par ailleurs, un nombre significatif de professionnels formés – 54 % des titulaires d’une maîtrise en conseil en santé mentale, selon le Bureau national des statistiques du travail – ne parviennent pas à obtenir une autorisation d’exercer, malgré des années d’études et de supervision clinique. Cette situation contribue à la crise actuelle de l’accès aux soins en santé mentale.
Les expertes soulignent que de nombreux outils technologiques sont conçus en privilégiant les intérêts des payeurs ou des consommateurs, ce qui crée un décalage dangereux avec les besoins réels des thérapeutes et de leurs patients. Elles constatent que les solutions développées sans l’apport des professionnels du terrain ont souvent du mal à être adoptées ou finissent par décevoir.
« Quand vous y regardez, combien de ces entreprises promettant de résoudre la crise de la santé mentale font appel à de vrais thérapeutes, qui ont été sur le terrain, travaillant avec des clients, qui peuvent vous dire ce dont ils ont besoin pour réussir à traiter leurs clients ? », s’interrogent-elles.
Le principal enjeu, selon elles, est de garantir la sécurité des patients. Les thérapeutes sont personnellement responsables de la qualité des soins qu’ils prodiguent, même lorsqu’ils utilisent des technologies qu’ils n’ont pas conçues ou contrôlées. Cette responsabilité unique, comparée à celle existant dans d’autres professions comme la médecine ou l’aviation, exige une vigilance accrue et une implication forte des professionnels dans le développement des outils technologiques.
Les co-fondatrices s’inquiètent également de la possibilité que ces outils, initialement conçus pour réduire les coûts, soient un jour utilisés pour limiter l’accès aux soins pour certaines personnes. Elles plaident pour une approche collaborative, où les thérapeutes sont considérés comme des partenaires essentiels dans la conception et le déploiement des nouvelles technologies.
« Nous ne disons pas de ne pas le construire, nous disons de le construire avec nous », concluent-elles. « Si l’avenir de la thérapie réside dans une technologie qui protège le temps, la voix et l’autonomie des cliniciens, nous y gagnerons tous. »
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