Publié le 3 décembre 2025 18:55:00. Le déploiement d’un porte-avions américain au large du Venezuela et les récentes interventions de Washington en Amérique latine témoignent d’une volonté affichée de rétablir une influence régionale dominante, ravivant les débats autour d’une nouvelle « Doctrine Monroe ».
- Les États-Unis exercent une pression croissante sur le gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro, allant jusqu’à envisager un changement de régime.
- Cette stratégie s’étend à l’ensemble du continent, avec des ingérences dans les processus électoraux et une politique de récompenses et de sanctions.
- Au-delà des considérations politiques, Washington semble également motivé par des intérêts économiques, notamment l’accès aux ressources naturelles et la lutte contre l’influence chinoise.
L’apparition du porte-avions USS Gerald R. Ford au large des côtes vénézuéliennes, à la mi-novembre, a été perçue comme un signal fort. Au-delà de la lutte officielle contre le trafic de drogue, cet déploiement symbolise une redéfinition des priorités stratégiques américaines, avec un retour de l’hémisphère occidental au centre des préoccupations de Washington. Un retour aux sources, selon certains observateurs, qui rappellent la « Doctrine Monroe » de 1823, qui visait à limiter l’influence européenne en Amérique du Sud.
Le tabloïd new-yorkais New York Post a même baptisé cette nouvelle approche la « Doctrine Donroe », un amalgame du nom de l’ancien président américain Donald Trump et des principes établis par James Monroe. Cette doctrine, initialement conçue pour contrer les ambitions européennes, a été renforcée au début du XXe siècle par Théodore Roosevelt, qui a justifié des interventions militaires pour affirmer la domination américaine sur le continent, transformant l’Amérique latine en ce qu’il considérait comme le « jardin arrière » des États-Unis.
L’escalade actuelle au Venezuela illustre parfaitement ce regain d’influence. Si Washington justifie son action par la nécessité de lutter contre le narcotrafic, Donald Trump exige publiquement le départ de Nicolás Maduro et son remplacement par l’opposante Maria Corina Machado, dont les liens avec Marco Rubio, sénateur américain et conseiller en sécurité de Trump, sont bien établis depuis des années. La désignation de l’entourage de Maduro comme « organisation terroriste étrangère », la mise à prix de sa tête et les opérations menées contre des navires de contrebande présumés témoignent de la pression accrue exercée par Washington.
Mais la « Doctrine Donroe » ne se limite pas au Venezuela. Elle se traduit par une ingérence directe dans les processus électoraux à travers le sous-continent. Récemment, Trump a menacé le Honduras d’une suspension de l’aide et d’expulsions massives si le candidat de droite Nasry Asfura n’était pas élu président. Une tactique similaire avait déjà été employée en Équateur, sans succès, le président Daniel Noboa ayant essuyé plusieurs revers lors de référendums, notamment celui visant à réinstaller une base militaire américaine sur la côte.
En Argentine, Javier Milei a quant à lui remporté une victoire surprenante à la fin octobre, après avoir bénéficié d’une aide financière de 20 milliards de dollars des États-Unis, dont le versement était conditionné à son succès électoral. Cette situation illustre la division croissante de la région : les pays alignés sur Washington, comme l’Argentine ou le Salvador, reçoivent des prêts, des avantages commerciaux et un soutien politique, tandis que les critiques, au Brésil, en Colombie et au Mexique, sont confrontés à des droits de douane punitifs, à une réduction de l’aide au développement et à une dégradation de leur image internationale.
Les droits de douane et les crédits sont les instruments de cette nouvelle politique, rappelant les « guerres de la banane » et la politique pétrolière du début du XXe siècle. Aujourd’hui, les enjeux sont différents : il s’agit de contrôler l’accès au lithium, au cuivre, aux terres rares, et de profiter des opportunités offertes par les dettes des États en faillite comme le Venezuela et l’Argentine. Washington vise également à sécuriser les réserves stratégiques d’eau douce, d’énergie et d’espace nécessaires à la construction de vastes centres de données en Amérique du Sud.
Contrairement aux discours démocratiques affichés sous les présidences Bush père et fils, la nouvelle doctrine américaine privilégie désormais les gains économiques, au profit des industries pétrolières, des entreprises de haute technologie et de Wall Street. L’objectif est non seulement d’organiser politiquement la région, mais aussi de la réaligner et de l’exploiter économiquement, afin d’empêcher la Chine d’étendre son influence.
Dans cette optique, Trump a exercé des pressions sur le Panama pour qu’il abandonne son adhésion à l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » et a poussé à la reprise en main par les États-Unis de deux ports de la zone du canal, jusque-là exploités par une société de Hong Kong. La coopération sino-américaine dans les domaines portuaire, routier, des réseaux de fibre optique et minier est désormais sous surveillance étroite.
Les problèmes de sécurité croissants dans la région, notamment l’explosion du trafic de cocaïne et la montée de la violence dans des pays comme le Chili, l’Équateur et le Costa Rica, jouent également en faveur de Trump, en favorisant un virage à droite de l’opinion publique. En Bolivie, un conservateur, Rodrigo Paz, a remporté les élections après vingt ans de socialisme, et au Chili, l’extrême droite, menée par José Antonio Kast, est en passe de remporter le scrutin. De nombreux gouvernements gardent le silence face à cette nouvelle donne, conscients que les sondages révèlent qu’une majorité de Latino-Américains soutiennent une intervention militaire contre Maduro.
Cependant, l’histoire enseigne que les interventions américaines se terminent rarement sans amertume. Les engagements militaires au Nicaragua, les invasions d’Haïti, les interventions à Cuba et en République dominicaine ont laissé des traces de méfiance qui ont alimenté les mouvements anti-américains. Le risque d’une réaction violente reste donc élevé, et une invasion du Venezuela ou une intervention similaire au Mexique ou en Colombie pourrait remettre en question l’acceptation tacite dont bénéficie actuellement Washington.
